Jean-Jacques Lebel, Recycler, détourner /Peintures, collages, assemblages 1956-2012
Jean-Jacques Lebel l’outrageur itinérant
Né à Paris en 1936, Jean-Jaques Lebel part très jeune à New York. Il y rencontre trois icônes qui bouleversent ses printemps : Billie Holiday, Marcel Duchamp et André Breton. L’artiste passe ensuite intempestivement chez les Surréalistes et expose dans d’innombrables musées et galeries de par le monde. Il crée en 1960, à Venise « L’Enterrement de la Chose » considéré comme le premier happening européen. Il en devient le gourou, écrit le premier essai sur le genre et produit plus de soixante-dix happenings, performances et actions.
Artiste international par excellence, il trouve le temps de traduire William Burroughs, Allen Ginsberg, Lawrence Ferlinghetti et crée divers travaux aux connotations politiques. Il prend par exemple l’initiative du « Grand Tableau antifasciste collectif » peint avec Baj, Dova, Crippa, Erró, Recalcati. ». En 1967, il monte « Le Désir attrapé par la queue » de Picasso, avec Taylor Mead, Rita Renoir, Ultra Violet et The Soft Machine. En 1968, il est membre du «mouvement du 22 mars» puis du groupe anarchiste « Noir et Rouge ». En 1979, il crée « Polyphonix », reste néanmoins un point clé de son parcours puisqu’il s’étend sur plus de trente ans. « Ici il n’y a pas de bureaucrates, seulement des artistes : des vidéastes, des poètes, des performers, des musiciens. Ce que disait mon copain Félix Guattari : « Polyphonix est une des survivances miraculeuses et atypiques de mai 1968. » Ça peut sembler un truc d’ancien combattant mais ne l’est pas du tout. On ne se laisse couper les couilles par personne, c’est tout » dit Lebel…

Il produit ausssi des émissions à France Culture consacrées à des créateurs aussi différents qu’Allen Ginsberg, Pierre Clastres, Linton Kwesi Johnson, John Giorno, Bernard Heidsieck. En 1998, une grande exposition itinérante dévoile une centaine de ses œuvres datées de 1951 à 1999. Et au passage du millénaire, son installation polymorphique et évolutive, « Reliquaire pour un culte de Vénus », est composée de plus de 3000 éléments collectés traverse la France. Au même moment il détourne en Allemagne une sculpture en pierre d’Arno Breker, « Aurora » et deux nus féminins en bronze de Gottschalk.
Abolissant toute forme de nationalisme, pratiquant un nomadisme absolu, Lebel n’est attaché à aucun lieu ou institution. Il fait son pain des hauts lieux culturels comme des lieux alternatifs ( souterrains, facs, métro, asiles psychiatriques) : « cela peut aller jusqu’ au trou du cul du monde » s’écrie l’artiste. Ce qui l’intéresse tient aux grands mixages, aux langages apparemment contradictoires et au refus de la logique institutionnelle. Lebel rappelle – ce qui est rassurant dans notre époque frileuse – que Dada reste une idée neuve : « cette insurrection va reprendre de plus belle dans le champ social, c’est inévitable». Dada en effet, à l’inverse du surréalisme et du situationnisme, n’a pas capoté en chapelle. : « Une chapelle. Ça produit et reproduit du « même » à l’infini, comme une usine de bagnoles ou de chaussures. Il faut se défier de toute machine de pouvoir. Prendre le large. » précise-t-il encore.
Une telle liberté se paye. En dépit de sa pléthore de travaux, le plasticien demeure plutôt ostracisé et marginalisé par une noria de censeurs : « aujourd’hui j’ai 73 balais et je les emmerde. A pied, à cheval en Spoutnik. Je n’ai pas honte de le dire. » Preuve que Lebel transgresse tout édit de chasteté et ne cesse d’accorder à l’art les derniers outrages.
jean-paul gavard-perret
Jean-Jacques Lebel,
– Recycler, détourner , Editions Galerie Louis Carré et Cie., Paris, 64 p. – 25,00 euros..
– « Peintures, collages, assemblages 1956-2012″, Musée d’Art Contemporain de Saint Edtienne, du 27 octobre 2012 au 27 janvier 2013.