Jean Dubuffet & Marcel Moreau, De l’Art Brut aux Beaux-Arts convulsifs
Dubuffet ne cessa de créer en vue de ce qu’il nomma un « déconditionnement » de l’art : dimanche, solennités, pousse l’herbe, trotte matin, diligences futiles, aggravations, pleures et applaudis, bateau coulé, cris d’herbe, délibérants, aguichages, tout fut bon à l’artiste belge pour décapoter l’art, le mettre à l’épreuve d’une tempête qui souffla et souffle encore comme l’écrit Moreau « en sens inverse des époumonements de merdre ». Si bien que – en cette confrontation – des deux œuvres l’essentiel est dit. Moreau dans son essai qui donne le titre à l’ouvrage met à jour « les foulées et les ébrouements de centaures » proposés par un artiste toujours plus éloigné de la « culture en habit de lumière ». Il prouve combien cette langue plastique « englobant la lave de ses origines » cisèle une décoordination des liens admis. Existe en elle la « libération extensible de l’idiome. Fanons ou goitres n’y sont pas de mise ». Pas plus d’ailleurs que chez le poète belge.

Aidé parfois par Aspers Jorn et Henri Michaux, Dubuffet pénétra de manière brute puis de manière plus conceptualisée dans l’art afin de « de restituer aux rumeurs cosmiques des bruits sauvages ». Il inventa « à l’estomac » des échos au grand vacarme des voix indistinctes du monde comme des clameurs de l’inconscient que l’essai de Moreau met en lumière. Surgissent aussi, dans la correspondance réunie ici en prélude à l’essai du poète, les échos des bruits de ferraille des œuvres de Dubuffet en vue d’atteindre de nouvelles côtes.
A sa manière, l’artiste fut donc un Christophe Colomb découvrant ce qu’il ne soupçonnait pas et que Moreau met en évidence. Il perçut mieux qu’une autre le sentiment de l’allègement, de la dilatation, de l’expansion « à l’œuvre dans l’œuvre » au sein d’une expérience que Dubuffet nomma « la soupe cosmique ». Elle fait comprendre que dans la peinture « la profondeur est tout».
jean-paul gavard-perret
– Jean Dubuffet & Marcel Moreau, De l’Art Brut aux Beaux-Arts convulsifs, L’Atelier contemporain, Strasbourg, 2014, 94 p. – 20,00 €.
– Exposition Dubuffet, « Fonds Hélène et Edouard Leclerc », Les Capucins, Landerneau.