Jean-Claude Servais (dessin et scénario), L’Assassin qui parle aux oiseaux – Tome 1
Plus proche des oiseaux et des arbres que des hommes, Blaise van Hoppen a été surnommé Le Roitelet. Mais pas par amitié…
Au printemps 1980, Maria van Hoppen et son fils Blaise, âgé d’une dizaine d’années, emménagent à Torgny, un hameau sis à l’extrême sud de la Belgique. Elle est sourde et muette ; Blaise, lui, semble entretenir un commerce tout particulier avec les oiseaux. À Torgny – mais ni plus ni moins qu’ailleurs – règne l’esprit de clocher : le regard des habitants, posé à couvert et par-derrière sur les nouveaux arrivants, pèse de tout son poids d’hostilité mauvaise. Quant aux enfants du cru, ils n’hésitent pas à opérer franchement : les quolibets fusent dans la salle de classe à l’annonce du patronyme flamand et du prénom fleurant la désuétude. À peine Blaise est-il surpris en train de siffler comme un oiseau que les gamins l’affublent du surnom de « Roitelet ». Pas innocent pour deux sous, ce surnom d’oiseau qui sert aussi à désigner ces petits souverains sans royaume digne de ce nom, ou bien sans autorité ni pouvoir… dénigrer, humilier, d’abord par l’attitude, puis par le nom et enfin par les actes et les violences physiques : telle est l’immuable stratégie de tous les ostracismes, de toutes les mises à l’index – assortie comme il se doit des chuchotis calomnieux perpétrés à voix basses dans le dos des « étrangers » visés.
Au bout de cinq planches, on quitte le chromatisme vert-jaune qui les baigne pour une brassée de couleurs flamboyantes : une aube de printemps, des ramures vert profond, et des oiseaux… mais, loin des bois, on est dans une cellule de prison : le Roitelet y est incarcéré pour meurtre depuis douze ans – un meurtre dont il s’est toujours prétendu innocent. L’on comprend que sa relation privilégiée avec les oiseaux s’est maintenue sinon approfondie. Et qu’il est sur le point d’être libéré. Faute d’un autre point de chute, il revient à Torgny occuper la maison que sa mère lui a léguée à sa mort. Dès lors vont se développer en alternance deux strates chronologiques se répondant l’une l’autre – l’installation difficultueuse des van Hoppen à Torgny et le retour au village, non moins tourmenté, de Blaise à sa sortie de prison – que Servais distingue en réservant ce chromatisme jaune-vert des premières planches à toutes les cases retraçant le passé. L’auteur dispose ainsi ses « scènes d’exposition » en même temps qu’il développe l’axe principal de son récit : leurs conséquences quelques années plus tard.
On retrouve avec grand plaisir la « patte » graphique de Servais : un dessin délicatement réaliste travaillé façon gravure, une mise en case classique rompue çà et là par quelque personnage jaillissant hors cadre, dynamisant à la fois l’image et la narration, et surtout un art subtil de la suggestion, grâce auquel il parvient à raconter avec une étonnante économie de mots. Il faut ici souligner la remarquable colorisation de Raives : les teintes sont d’une brillante intensité mais le traitement aquarellé des dégradés les tempère de douceur sans les éteindre.
Dans cette histoire, destinée à se déployer en diptyque et à se conclure sans trop tarder puisque le second tome est prévu pour la fin de l’année 2005, Servais décline une fois de plus les thèmes qui lui sont chers : sa région, la Gaume*, une vision de la nature foncièrement positive qui érige celle-ci en figure absolue de la bonté généreuse et de l’innocence ; l’opposition exacerbée entre des protagonistes lovés dans son giron et unis par des liens privilégiés à des animaux ou à des végétaux et le reste d’une communauté humaine qui elle s’est de longue date éloignée de cette nature que d’ailleurs elle ne comprend plus. Et un soupçon de fantastique suggéré ici à touches infinitésimales à travers une augmentation bien curieuse de plusieurs populations d’oiseaux….
L’un des grands talents de Servais est de toujours donner à ses thèmes de prédilection des habillages nouveaux – aux lignes générales cependant clairement reconnaissables – penchant tantôt vers la féerie pure (on songera par exemple à Isabelle, ou à Déesse blanche, déesse noire), le drame humain à la Simenon (Le Tempérament de Marilou) ou encore le conte populaire (La Tchalette). Avec, toujours, la même maestria de conteur, qui lui permet de composer des albums généralement peu bavards mais où rien ne manque : la charge signifiante des dessins, le contenu des cases et leur organisation au sein des planches – elles-mêmes agencées selon une architecture narrative à l’imparable efficacité – sont tels que les histoires de Servais demeurent d’une cohérence et d’une lisibilité parfaites malgré la relative concision des didascalies et la brièveté des dialogues.
L’histoire de Blaise van Hoppen s’interrompt à un moment d’insoutenable tension – sur l’image du corps sans vie de la petite Camille, avec en ombre portée le profil du Roitelet. Savoir ainsi suspendre le récit est certes un art propre à tous les conteurs, mais l’on a déjà eu l’occasion de constater que Jean-Claude Servais le possédait à un degré un peu plus élevé que la moyenne…
* Gaume – ou Lorraine belge : région la plus méridionale de la Belgique (Larousse encyclopédique).
NB – L’assassin qui parle aux oiseaux fait l’objet de trois éditions simultanées : l’une en français, la seconde en néerlandais et la troisième en patois gaumais – beau pied de nez aux hostilités linguistiques, hommage non moins beau à une langue régionale…
isabelle roche
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Jean-Claude Servais (dessin et scénario), L’Assassin qui parle aux oiseaux – Tome 1, Dupuis coll. « Aire libre », avril 2005, 56 p. couleurs – 12,94 €. |