Jean-Claude Denis (scénario, dessin et couleur), La Beauté à domicile
Une histoire d’amours contrariées sur fond blues-rock dans les campagnes françaises… La BD littéraire permet décidément de belles choses…
Jeff est taxi clandestin dans un coin paumé de la campagne française. Il rencontre Angela, une esthéticienne à domicile. Entre eux, une belle histoire commence, faite d’amour mais aussi d’indépendance. Arrive un jour où Jeff découvre un autre visage d’Angela, celui d’une femme dure, froide et agressive. L’apparente schizophrénie (il n’emploierait certainement pas ce terme !) de son amie ne cessera plus de le tourmenter. Le lecteur fait alors connaissance avec le narrateur, Philippe, un ostéopathe parisien. L’intervention de ce dernier va donner une nouvelle tournure à l’histoire.
Depuis le magnifique coup (artistiquement et commercialement parlant) des Quelques mois à l’Amélie (rappelons qu’il avait publié simultanément un roman aux éditions PLG et une BD en collection « Aire Libre » portant le même nom), Jean-Claude Denis est définitivement reconnu comme un auteur de BD « littéraires ». Il y avait aussi commencé l’évocation de cette France qui n’est pas Paris. La Beauté à domicile continue sur cette voie et raconte avec talent la vie des petites villes de province, les vieux qui savent tout des rares jeunes gens du village, les heures passées sur les routes ou dans un garage miteux à répéter les standards du blues et enfin la désertification chère aux géographes de l’Hexagone.
Du talent, Jean-Claude Denis en a aussi pour nous conter la jolie histoire que Jeff pense vivre avec Angela, et plus encore pour dessiner le malaise de ce dernier, puis la position inconfortable de Philippe. Le style est discret, sobre avec un trait réaliste mais sans fioritures et des cadrages très respectueux de l’intimité des personnages. La couleur est malheureusement un peu monocorde. L’histoire suinte la nostalgie et le regret certes – ambiance accentuée par les paroles de chanson qui rythment l’album – mais on aurait peut-être aimé s’échapper un peu des tons délavés pour les moments les plus gais. Peut-être… car cette unité chromatique place le lecteur dans cet état d’esprit serein et résigné qui caractérise les protagonistes (au masculin) de cette affaire.
Ce que Philippe apporte au récit, on ne le dévoilera pas ici. Disons simplement que c’est désespérément crédible, fréquent et triste. À la manière d’un Larcenet dans son Combat ordinaire, Jean-Claude Denis nous raconte la malheureuse réalité du quotidien. Reste que la rupture engendrée par l’arrivée de ce personnage est surprenante, voire agaçante. On s’était habitué à Jeff, et se retrouver plongé dans les pensées et les fantasmes de Philippe au beau milieu de l’album peut se révéler troublant.
Peut-être cette rupture est-elle un truc scénaristique pour faire « littéraire » ou encore destiné à animer une progression sinon trop attendue de l’intrigue. Dommage alors qu’on s’en aperçoive, car le style de Jean-Claude Denis se serait amplement suffi à lui-même.
Martin Zeller
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Jean-Claude Denis (scénario, dessin et couleur), La Beauté à domicile, Dupuis, coll. « Aire Libre », juin 2004, 80 p. – 12,94 €. |
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