Jean-Benoît Puech, Hors commerce
Ce dernier texte appartient au cycle de Jordane, oeuvre maîtrese de Puech dont Fata Morgana avait publié il y a trente ans un autre extrait : « Voyage sentimental ». Une nouvelle fois, l’intimité de l’auteur reste cachée derrière une fenêtre laissée plus ou moins ouverte ou fermée sur les hétéronymes et des homonymes qui laissent quasi intact l’auteur en en tant que « sujet » . Il se tient d’une certaine manière hors du regard, se réduit comme une peau de chagrin mais en même temps demeure intensément présent et actif comme s’il ne pouvait échapper à une paradoxale traçabilité et une forme de transparence particulière. C’est d’ailleurs là le vieux rêve transporté et transposé par l’auteur à travers ses modèles.
Existe dans ce texte tout un jeu de transmission d’un écrivain (ami, frère,semblable, double) à un autre et entre un « il » et un « je ». Le manuscrit du premier est intitulé Hors commerce. Mais selon le second, son auteur pourrait créer un personnage qui utiliserait et synthétiserait les caractéristiques de ses « aînés écrivains, Delancourt parrain pervers et Boinel frère ou faux frère ». Les deux auteurs s’en trouveraient eux mêmes métamorphosés en personnages, « figures de fiction » et deviendraient les modèles littéraires de l’amitié qui les a unis dans l’existence jusqu’à à ce que, et pour finir, le second rappelle au premier : « j’avais écrit un récit autrefois, à l’époque de notre amitié » afin que celui-ci lui conseille « à son tour, comme je l’avais fait pour lui quelques années plus tôt, d’en faire ce petit livre. »
Dans ce jeu de miroir et de ping-pong, le territoire de l’intime reste donc l’enjeu stratégique crucial. Un des enjeux est de reprendre le devoir d’existence non contre mais avec ce que Lacan nomme la puissance de « l’extime » grâce à un nouveau « commerce » de l’écriture. D’autant que l’œuvre se revendique moins comme un symptômes de malaise, qu’une feinte afin qu’une vérité des profondeurs soit saisie hors des pseudo-exhibitions de l’autofiction.
Celle-ci se révèle incapable de casser certains verrous de l’inconscient si bien que ce genre ne peut jamais se penser en terme de subversion, provocation, profanation ou outrage – n’en déplaise à Angot et ses clones.
La structure des interdits inhérents à l’inconscient appelle d’autres schèmes. Ce n’est pas forcément le but premier de Puech. Il n’empêche que dans ses processus invasifs il casse des intégrismes et des crispations. L’ostension de l’intime ne relève pas seulement de l’exercice moderne d’une liberté que l’auteur s’accorde. Elle passe ici par détours et défilés afin que l’illimitation prenne une réelle profondeur au moment où l’auteur ne se croit plus le maître de ce qu’il fait mais le valet d’une approche tierce.
Le livre est une réponse critique au fantasme de puissance de la littérature et son rêve de sujet transparent, intégralement connaissable. Le texte fait néanmoins bouger une opacité irréductible. Il ose tomber dedans, fidèle au saut dans le vide de Yves Klein en 1960. Mais ici, grâce à la présence de l’altérité, l’auteur trouve un filet pour ne pas finir écrasé.
jean-paul gavard-perret
Jean-Benoît Puech, Hors commerce, Illustrations originales de Pierre Le Tan, Editions Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2017, 56 p.
