James Robertson, Le Nègre de Dundee
Le roman de James Robertson narre une grande et belle histoire sans déroger à la qualité littéraire. A lire sans hésiter
Qu’un site littéraire comme le nôtre, sans bouder les stars des lettres, fasse découvrir des livres dont on parle peu, des auteurs ou des éditeurs que le tohu-bohu médiatique laisse de côté, rien que de très normal : c’est notre raison d’être. Mais lelitteraire.com est aussi découvreur de talents en matière de plumes à chroniques ! Vous avez pu remarquer depuis quelque temps de nouvelles signatures qui ne manquent pas de style… en voici une autre, celle de Baptiste Fillon : ce jeune étudiant est venu vers nous en quête d’un stage qui lui permettra de valider son cursus universitaire… et nous de découvrir avec bonheur une écriture fine, nuancée d’un léger lyrisme, au service ici d’un livre-monument, Le Nègre de Dundee, publié chez Métailié.
La Rédaction
Le grain satiné de la couverture donne déjà le ton d’un livre élégant et d’une composition assurée. Sur le fond blanc cassé se détache, en contrebas sur la gauche, un tableau de genre centré sur un jeune garçon noir en habit européen, un camarade de classe blanc à bonnet se moque de lui derrière son dos, mais il ne voit rien, son regard est calme, étrangement concentré sur la pose, l’on imagine de petites mains s’agiter sur des pupitres et des tableaux, tandis que le vieux maître courbé par les ans semble plongé dans des livres plus anciens que lui. Le Noir est parmi eux, il partage leur quotidien, ce n’est pas réellement sa couleur qui l’éloigne des autres, mais son attitude solennelle et distante, il flotte au-dessus de la masse braillarde, le mur jaune sale derrière sa tête semble dessiner une auréole, comme si un tourment intérieur l’agitait en silence.
Ce jeune garçon sur la couverture est le double du héros de ce livre, le Nègre Joseph Knight qui traîne sa haine et des questions plombées au plus profond de son âme :
Son histoire était différente. Il n’avait aucune idée de l’endroit où il irait quand il mourrait. C’était une des choses qu’on lui avait prises : sa fin. Exactement comme on lui avait pris son début.
Sans cesse évoqué au travers d’un enchevêtrement de témoignages écrits et oraux rassemblés par l’avoué Jamieson, Joseph est l’ombre qui rassemble les questions et les esquisses de réponses lancées par tous les hommes et les femmes confrontés dans ce roman à la mort, la culpabilité, l’amour, l’injustice, la liberté. Des étendues sauvages de son enfance africaine, aux plantations de canne à sucre de la Jamaïque où ses compagnons sont fouettés, violés, massacrés, jusqu’à la raisonneuse Écosse des Lumières où il arrache sa liberté au terme d’un procès l’opposant à Sir John Wedderburn, son maître qui éponge sa culpabilité en le sauvant parmi l’armée d’esclaves qui ont assuré sa fortune dans les plantations de canne à sucre, l’impassibilité de l’enfant noir sans nom s’est muée en une rage souterraine contre l’humiliation d’être une chose.
Le Nègre de Dundee est un roman historique qui ne tombe pas dans les facilités du genre – la complaisance de la reconstitution, l’exotisme suranné… Il dévoile le charnier sur lequel reposent les fondations de bon nombre de riches maisons de Glasgow, d’Edimbourg et autres manoirs de la campagne écossaise. C’est un ouvrage extrêmement documenté, d’une construction très rigoureuse – de ceux auxquels nous ont habitués d’autres romanciers anglo-saxons comme William Boyd, qui continuent de filer la veine des Defoe, Sterne… fort éloignée d’un certain intellectualisme très français, en proposant de grandes et belles histoires à la fois solides et complexes. Le roman de Robertson a quelque chose du polar parfait sachant combiner une grande qualité littéraire, le plaisir de s’abandonner aux rebondissements d’une enquête et la mise en place discrète de problématiques touchant la nature humaine, faite ici masse d’êtres, maîtres ou esclaves, condamnés par le destin et le temps.
D’une façon presque aussi saisissante que dans livre de Conrad Au coeur des ténèbres, l’on assiste à la découverte, via les réflexions des bourreaux européens, du continent noir de l’humanité, de cette communauté d’espèce et d’intelligence entre esclaves et tortionnaires. Avec quelle surprise ces exploiteurs décrivent l’amour, la fidélité et le courage chez les Nègres qu’ils s’efforcent de réduire à de la chair à sucre, café, coton, ces Négresses qu’ils considèrent comme de la viande à plaisir ! Le propre frère de John Wedderburn, saisi par la fièvre tropicale en Jamaïque, exprime dans une orthographe balbutiante la joie d’avoir à son chevet la présence troublante et silencieuse du jeune Joseph Knight :
Je suis frappé par les mots du Capt. Knight qui lui a donné son nom. Le monde vient à lui. Je réfléchit souvent à ce qu’il a voulu dire. Je pense qu’il voulait dire que c’était un sage. Il a l’air d’un sage.
Dans une écriture pleinement maîtrisée, ce livre dessine le drame de la traite des Noirs, l’une des plus terribles horreurs de l’Histoire, exclusion de l’homme par l’homme qui pèse encore sur l’attitude ambiguë de l’Occident, paternaliste et contrit, à l’égard de l’Afrique, d’une partie des Antilles et des Amériques.
En deçà de questions aussi décisives, ce roman met en scène des personnages d’une grande ampleur, incarnant chacun une lourde énigme existentielle, en témoigne le couple Jamieson- Susan Wedderburn. Employé par Sir John Wedderburn afin de retrouver la trace de Joseph Knight, l’avoué Jamieson échoue, rompt son contrat avec le lord et entame sa propre enquête. Mené par une obsession incontrôlable cette quête devient le but de son existence : la poursuite infatigable de l’homme qui est à ses yeux l’incarnation de la liberté. Il est aidé dans ses recherches par la propre fille de Sir John, Susan Wedderburn, seize ans, dont il tombe amoureux de façon imperceptible tandis que le cancer ronge lentement sa femme. Susan est un cœur jeune, savant et passionné mais lentement flétri par les convenances de son milieu ; le masque de la maturité qu’elle porte de façon intermittente comme par tocade, en vient à se confondre avec son visage et à la transformer en poupée aigrie, cynique et arrogante à laquelle Jamieson, qui a retrouvé ses rêves, souffle amèrement, lors de leur dernière entrevue :
Vous ne chantez plus la même chanson. Il n’y a pas si longtemps, vous croyiez à la bonté.
Susan répondra qu’elle a mûri, tout simplement : mais est-ce devenir adulte que d’abandonner toutes ses passions ?
On laissera au lecteur le soin de répondre à cette question et le plaisir de découvrir par lui-même la longue galerie des personnages, les déchirements et les scrupules qui habitent Sir John Wedderburn, la cruauté charmeuse de son frère James, les violentes tristesses d’Aeneas Mac Roy, la puissante générosité d’Annie la femme de Joseph Knight, l’éloquence humaniste des avocats Maclaurin et Dundas, les couleurs brutes des landes et des coteaux d’Écosse mâtinées d’océan et de jungle caribéenne où les esclaves échappés préparent le grand soir de leur libération… Le Nègre de Dundee est un roman d’une grande densité qu’il fait bon lire en cette période où l’on se rit des trop belles histoires et où l’on oublie trop bien les leçons du passé.
baptiste fillon
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James Robertson, Le Nègre de Dundee (traduit par Céline Schwaller), Métailié coll. « Bibliothèque écossaise », février 2005, 420 p. – 22,00 €. |
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