James Gressier, La Vraie vie de Marie-Morgane
Roman d’anticipation ? Pas si sûr ! Le roman de James Gressier est avant tout un délectable et savant montage de références
Anticipation astucieuse…
A s’en tenir à la surface de quelques indices tels que les quatre zones qui résument le monde – le Grand Ouest, l’Union Médiane, les territoires de l’Est et du Sud – l’événement qui leur a donné naissance – le Cloisonnement – ou encore la « blokka », aliment standardisé dont se nourrissent presque exclusivement les habitants du Grand Ouest, on se croirait dans un banal roman d’anticipation empruntant pour dépeindre un futur peu réjouissant quelques-uns des pires traits de notre univers actuel. Puis, à y regarder de plus près, au-delà donc de ces figurations évidentes – un Grand Ouest bien nord-américain, par exemple – l’on s’aperçoit très vite que l’on verse dans une foultitude de références comme chariot en fondrière : à n’en pas pouvoir sortir. Jugez-en par ces quelques exemples, non des moindres : le narrateur se nomme Perceval Bernaudoux et son frère jumeau Girannos, il assiste au festival de Monte-Calcino, fait halte au domaine de la Pierre d’Eucoup, se rend au Prieuré des Anges dirigé par la mère Angeline des Anges… etc. De simples jeux de mots jouxtent les astuces les plus subtiles, cela foisonne, cela grouille sans embrouiller pourtant, mais égarera à coup sûr quiconque n’y reconnaît pas ses classiques, littéraires ou médiatiques. D’autant que l’auteur use d’une langue savante et contournée parfois, jouant à plaisir des incises et des tournures inhabituelles, donnant à son phrasé une désuétude pleine d’ironie dont on est ravi.
Ces clins d’oeil, ces bourrades entendues n’ont rien de gratuit : ils servent, et comment, une « intrigue », quelque chose d’éminemment romanesque enfin, où s’exerce, non moins que dans le lexique et la syntaxe, la virtuosité de l’auteur. D’entrée de jeu le texte est mis en abyme : le narrateur à peine entré dans le récit annonce qu’il a un projet littéraire pour occuper les loisirs que lui laisse sa cessation imposée d’activité journalistique : il va écrire la biographie de la star Marie-Morgane – un livre intitulé La Vraie vie de Marie Morgane… Mais il doit avant tout la retrouver. Démarre alors un récit où le temps de la quête du narrateur, nourrie de péripéties et de détours divers, s’entrecroise avec le passé obscur de Marie-Morgane, par elle raconté mais relayé par son biographe, lequel finit son aventure mouvementée…en futur père de famille. Compliquée, l’intrigue l’est, cela ne fait pas un pli. Mais c’est une complexité bon enfant, si l’on peut dire : on glisse d’une digression à l’autre sans heurts, profitant au passage de quelques développements métaphysiques dispensés par des phrases dont le mouvement, le ton, évoquent souvent le mol abandon d’un bras jeté de côté pour signifier que l’on est désabusé – amusé tout de même.
Fustigeant bien évidemment notre société de consommation, du spectacle et des loisirs, égratignant les ressorts du pouvoir qui maintiennent tout cela en place, lançant ici et là de profondes considérations sur le monde et l’existence – mais avec quel raffinement ! -, La Vraie vie de Marie-Morgane est délectation pure. Il faut s’aventurer dans ce livre en fin gourmet, attentif à déceler les saveurs de chaque phrase – voire de chaque mot. Jouir de toutes les finesses de ce roman demande du temps, celui de se rasseoir en la moindre référence pour en apprécier le sel. Aussi ne saurait-on le recommander au lecteur pressé : à glisser trop vite sur ce texte ludique et savant, il s’expose au dérapage non contrôlé menant tout droit à l’incompréhension radicale.
isabelle roche
James Gressier, La Vraie vie de Marie-Morgane , Phébus, 2003, 176 p. 15 €.