James Frey, Mille morceaux

James Frey, Mille morceaux

Accro depuis l’âge de dix ans à tous les paradis artificiels, James a atteint l’état limite. Mais il choisit de s’en sortir

Il y a des livres qu’on dévore en quelques heures, d’autres qu’on oublie d’achever et il y a ceux qu’on laisse mijoter. Ce genre de livre ne nous laisse pas le choix, nous dépouille de nos armures, nous fait quitter nos remparts. Nous sommes alors dans ces mondes parallèles, ces rares mondes où vie et mort se mélangent, et où le réel se dissout dans la folie pour ne laisser plus que ses cendres.

Mille morceaux est essentiel, dixit Bret Easton Ellis, le pape de la néo-littérature américaine, l’auteur du cultissime Glamorama. Oui il est essentiel, et non ce n’est pas un énième témoignage de plus sur un rescapé de la drogue. C’est le roman, écrit avec une force tranquille, de quelqu’un qui oscille sans cesse entre le jeu de l’acteur et du spectateur de sa propre vie et qui ne sait plus être autrement que par les drogues. Les paradis artificiels sont narrés avec justesse, sans tomber dans le cliché de l’apologie ni dans celui du pamphlet.

James revient de très loin…
Il est accro depuis l’âge de 10 ans à tout ce qui peut lui passer sous le nez et qui lui coule dans le gosier, crack, cocaïne, whisky, vodka… Toujours ce qu’il y a de plus destructeur et qui emmène au plus loin. James a des trous noirs chaque jour, il ne sait pas ce que c’est qu’avoir la gueule de bois car il n’a jamais le temps de décuver.
Il raconte comment il s’en sort et on s’en étonne. Son récit semble être tissé au jour le jour de son sevrage. On vit le manque, la douleur, la folie, la rage, la perte de contrôle, l’incohérence, la peur, l’angoisse, le manque comme si on était à côté de lui. James est en sursis.
Il est sur une corde raide. Une goutte d’alcool de trop, un rail en plus et son corps en mourrait.
Les médecins ne peuvent plus l’anesthésier, il a atteint l’état limite, quand le corps ne vit plus mais survit. Ils lui arrachent les dents à blanc, et on vacille avec lui. Il s’enlève ses points de suture au couteau et on est sur le point de vomir. Il s’arrache des ongles entiers à cause de la fureur et l’on se tortille sur son fauteuil.
Il ne cesse de l’appeler tout au long de son récit incandescent : la Fureur.
On ne saura jamais vraiment pourquoi James avait autant de fureur et de rage. Un enfant normal dans une famille américaine moyenne, paisible, puis tout bascule.

Le monde est ainsi fait. Nous flottons toujours entre deux mondes, la folie et l’obscur sont à portée de main. Le ciel est souvent inaccessible du côté de dieux qu’on ne peut plus entendre.
Le livre de James Frey, dût-il être plus ou moins cantonné à l’univers de la drogue, est avant tout une vision du monde. Il y a un élan philosophique certain qui s’en dégage et les contours d’une pensée taoïste qui se dessinent. Comment James s’en sort-il après plus de dix ans de dépendances ? L’amour ? La philosophie taoïste ? la cure ? Et que lui reste t-il de tous ces mondes parallèles dans lesquels il aura été absent à lui-même ?
Où allons-nous vraiment quand nous basculons de l’autre côté, du côté obscur…
James nous renvoie la question. À nous et à toutes nos parts d’ombre…

sonia rahal

   
 

James Frey, Mille morceaux (traduit par Laurence Viallet), Belfond « Littérature étrangère », 2004, 509 p. – 21,30 €.

Laisser un commentaire