Jacques Marseille, Du bon usage de la guerre civile en France
Le livre de J. Marseille s’appuie sur une démarche qui associe l’actualité et la recherche des structures et des permanences à travers le passé
En pleine crise du CPE, à l’occasion d’un reportage consacré à une université en grève on a pu voir cet ouvrage filmé en gros plan, la couverture rouge et noire bien lisible, posé sur le pupitre d’un amphi occupé. Pouvait-on rêver meilleure actualité, au moment de sa parution ? Jacques Marseille n’est pas uniquement cette « pointure » du milieu universitaire, professeur d’histoire économique et sociale à l’université de Paris-Sorbonne, il est aussi éditorialiste au Point. L’universitaire se met ici au service du débat public. Au service d’une France encore marquée par les émeutes urbaines de l’automne 2005 et suspendue aux effets dramatiques et médiatiques de la présentation des noms des candidats « potentiels » aux élections présidentielles de 2007. Aucun nom de ces hommes et femmes politiques dans cet ouvrage, mais l’échéance électorale est pourtant présente, en filigrane. Car la réflexion de Jacques Marseille se place clairement dans la perspective électorale de 2007, et s’appuie sur une démarche qui associe le temps court – les guerres civiles, les troubles politiques – et le temps long – la recherche des structures et des permanences.
De la présentation de huit périodes brèves de guerre civile, l’auteur dégage une première permanence française : l’impossibilité de mener des réformes. Pour expliquer ce blocage, l’auteur procède par analogie et prend ses distances avec la notion classique de classe sociale pour expliquer les grandes lignes de fractures. Il utilise un concept beaucoup plus marqué, bien plus libéral et très actuel : celui de l’opposition entre les « abrités » et les « exposés ». Les grandes fractures actuelles qui s’expriment dans les urnes et dans la rue ne correspondent plus aux grandes lignes de divisions socioprofessionnelles. Les exposés sont aussi bien les jeunes issus des quartiers défavorisés, que les ouvriers soumis aux règles de la concurrence la plus débridée ou les artisans indépendants opprimés par de trop lourdes charges sociales. À l’opposé des ces « exposés », il désigne les privilégiés : les « abrités », catégorie dans laquelle il regroupe les fonctionnaires, les grands patrons aux parachutes dorés et les rentiers, tous soucieux de conserver leurs privilèges et qui savent particulièrement bien manier le modèle républicain à leur guise.
Jacques Marseille montre comment ce paradigme de l’opposition entre « abrités » et « exposés » se retrouve dans les multiples troubles et guerres civiles qui ont secoué la France ces sept derniers siècles. Depuis Étienne Marcel, porte-parole des bourgeois de Paris en rébellion, jusqu’aux émeutes de 2005, finalement on ne trouve presque qu’un seul coupable : les dépenses excessives d’une administration qui protège quelques-uns pour le malheur de tous, créant ainsi les conditions de guerres civiles. De ces temps troublés émergent, et c’est heureux, des hommes providentiels capables d’apporter les « réformes » et d’incarner la rupture avec le désordre en posant de nouvelles bases solides. Ils parviennent à s’opposer aux privilégiés, aux « abrités », à leur imposer des réformes en prenant en compte les intérêts des « exposés », en les rendant finalement plus exposés encore car les solutions proposées résident toujours, selon Jacques Marseille, dans une ouverture à la concurrence, dans la baisse des tarifs douaniers, dans la stimulation du travail et de l’esprit d’entreprise. Dans ce panthéon des grands réformateurs, on trouve par exemple Charles V, Henri IV, Louis XIV, les Bonaparte et « les » de Gaulle (celui de 1940 et celui de 1958). Les figures traditionnelles de la gauche ne trouvent guère leur place ici. Napoléon III est présenté comme celui qui a pu résoudre le problème du paupérisme : de 1850 à 1864, l’augmentation du revenu moyen annuel des Français donne raison au marché contre Marx et démontre que la paupérisation n’est pas le produit du capitalisme mais, plus certainement, du manque de capitalisme. L’importance des cycles économiques est alors minimisée et le talent de Napoléon III mis en avant (ou comment en terminer avec l’histoire sociale des masses…).
La résistance de la IIIe République au cataclysme de la Première Guerre mondiale est passée aux oubliettes pour montrer comment elle s’est sabordée elle-même en 1940, portant au pouvoir le vieux maréchal Pétain, héritier d’une longue tradition de droite comme de gauche hostile au libéralisme économique et à l’industrialisation. Et c’est finalement de Gaulle qui réalise le programme des Communards… On oublie en passant le Front Populaire, la charte du C.N.R et le poids des communistes à la libération.
Mais là n’est pas l’essentiel pour Jacques Marseille qui identifie trois types de scénarii faisant suite à des périodes de troubles. Le premier est celui de l’accommodement, de la non-rupture censée mener à l’agonie : la Commune n’a entraîné l’arrivée d’aucun homme providentiel mais a plutôt amené à un compromis entre les républicains opportunistes et les monarchistes ; ce serait cette naissance qui expliquerait « l’étrange défaite » de 1940. Le deuxième scénario est celui de la rupture-trahison et deux figures apparaissent alors : de Gaulle II (en 1958) et Mitterrand. Le troisième scénario est présenté comme le meilleur : celui de la rupture-élan censée apporter la modernité. Et là ce sont les Bonaparte, ceux des coups d’État, qui remportent la palme, car ils ont su l’un poser les « masses de granit » et l’autre lancer la France dans la voie de la prospérité. Mettre en avant le « bon sens » contre la « bonne conscience » et oublier au passage les boucheries européennes du premier Napoléon et la défaite du deuxième…
Pointer ces oublis pour les critiquer n’a que peu d’intérêt, il ne faut pas se tromper de cible : en effet, cet ouvrage nous aide pas à comprendre le passé parce qu’il n’est pas un livre d’histoire. Si des aspects historiques sont oubliés, c’est pour mieux parler de la France de 2006. Même en 1598, c’est 2006 – voire 2007… – qui parle. Ce n’est pas le fait de questionner le passé avec les termes du présent qui pose problème ici car comme l’affirmait déjà Lucien Febvre dans les années 30, l’histoire c’est comprendre le présent par le passé certes, mais aussi et surtout le passé par le présent. Ce qui pose problème ici n’est pas l’approche mais l’objet. Le véritable objet du livre c’est la France d’aujourd’hui et son principal intérêt est de nous dresser, à travers la description de ces huit temps de crises du passé, le portrait de la guerre civile plus ou moins larvée qui se déroule sous nos yeux. C’est moins un livre d’histoire politique qu’un livre politique qui utilise l’histoire ; il faut le lire comme tel. Les lecteurs de la droite libérale y trouveront de quoi conforter leurs opinions ; d’autres, favorables à une immigration choisie, apprécieront cette formule de de Gaulle :
Si nous faisions l’intégration, si tous les Arabes et Berbères d’Algérie étaient considérés comme français, comment les empêcherait-on de venir s’installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-deux-Eglises mais Colombey-les-deux-Mosquées.
Le lectorat de gauche y trouvera de quoi réfléchir en considérant effectivement que beaucoup d’avancées sociales furent le fait de régimes de droite tandis qu’à gauche beaucoup ont « trahi » ou joué les accommodements nécessaires. Ceci dit, en quoi les avancées sociales de la droite ne sont-elles pas aussi des accommodements avec des forces de gauche montantes et « menaçantes » pour l’ordre établi ? Comment choisir ? Car finalement on sent bien que ce livre cherche parmi d’autres à réveiller les consciences et à nous montrer que fondamentalement si une personnalité providentielle – homme ou femme – est susceptible de mettre fin à la guerre civile actuelle, c’est que la véritable providence est entre nos mains, au moment du vote.
camille aranyossy
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Jacques Marseille, Du bon usage de la guerre civile en France, Librairie Académique Perrin, mars 2006, 171 p. – 14,00 €. |
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