Jacques Lemarchand, Journal (1954-1960)
Celles et ceux qui ont connu, lu ou entendu Jacques Lemarchand (1908-1974) reconnaîtront aisément à travers ce journal la voix et les emportements de l’histrion, parfois farceur, qui fit une bonne partie de la pluie et du beau temps du théâtre d’après Seconde guerre mondiale en France.
L‘auteur est peu fidèle à son « journal » : pendant des périodes, ils le laisse même tomber. Et c’est pour le lecteur un gage de qualité : Lemarchand ne s’oblige à rien. Cet exercice lui sert d’aide mémoire.
Et ses notes elliptiques prises ex abrupto à la sortie d’une représentation : « bon », « excellent », « con » seront dans ses articles développés (et l’éditrice a l’intelligence d’en fournir des extraits).
L’homme est un des grand critiques dramatiques de son époque. Entré chez Gallimard en 1943 comme lecteur (il y fondera plus tard la collection « Le Manteau d’Arlequin »), à la demande de Camus il tient la chronique théâtrale dans le « Combat » et plus tard du « Figaro ».
Ce tome permet de comprendre le renouvellement du théâtre en France avec TNP de Jean Vilar et les mises en scènes de Jean-Louis Barrault ou de Jean-Marie Serreau.
Celui qui a écrit « Je m’emmerde parce que je n’aime pas ce que je fais » est surtout exaspéré par certaines de ses obligations de réserve ou obligations « sociales ».
Mais le texte prouve que l’auteur était un passionné : il ne se contente pas d’aller voir les spectacles qui se donnent à Paris mais suit les spectacles « en territoires » de la décentralisation.
Il est resté un noble et généreux serviteur du théâtre. Il le défendit en se moquant des étiquettes. Très tôt, il prend le parti de Ionesco, Beckett, Adamov, Genet sans renier pour autant le théâtre « classique » et la Comédie Française.
Et s’il fustige une pièce de Brasillach, ce n’est pas pour de simples raison politiques mais tout simplement parce que « C’est niais et souvent très mauvais »
Ce journal est sinon juste du moins « vrai ». L’auteur est outrancier parfois, d’un caractère joyeux et dépressif, son journal ouvre aussi sur se vie intime mouvementée. Il aime les femme,s surtout celles du théâtre et de l’édition.
Il parle de ses rapports amoureux avec crudité mais c’est une manière de ne pas tricher sur ce qu’il en était pour lui de certaines amours.
Lorsque sa relation avec la comédienne Sylvia Monfort se défait et qu’elle le plaque, il tombe amoureux d’une femme de 26 ans plus jeune que lui. Et il hésite à continuer une relation restée jusque là non consommée : « Il me semble que je me suis foutu dans une histoire complètement idiote ».
Mais le corps et le coeur ont leurs raisons qu’eux-mêmes ignorent. Et ce, avant une relation à rebondissements avec Claude Sarraute.
Le journal montre un homme très vite abattu et remué par ce qu’il prend pour sa médiocrité de vie. On comprend mieux son goût pour un autre chroniqueur de théâtre : Léautaud. Le lisant, il note : « Étonnant comme ma vie – et mes emmerdements – ressemble à la sienne ».
Aussi atrabilaire que son aîné, il écrit un journal moins brillant que le sien, mais une telle oeuvre reste de référence et pas seulement aux amateurs de théâtre.
jean-paul gavard-perret
Jacques Lemarchand, Journal (1954-1960), édition de Véronique Hoffmann-Martinot, coll. Pour mémoire, Claire Paulhan Editeur, 2020, 472 p. – 32,00 €.
2 réflexions sur « Jacques Lemarchand, Journal (1954-1960) »
Cher Monsieur, je vous remercie de votre lecture attentive de ce volume du Journal de Jacques Lemarchand. Un quatrième volume est en préparation toujours aux éditions Claire Paulhan. A suivre donc! Cordialement, VHM
intéressant sur plusieurs plans…plan court, plan long, plan éternel… et pas plan plan…