Isabelle Facon, Russie, les chemins de la puissance
La Russie,encore et toujours

Décidément, la Russie actuelle n’en finit pas d’alimenter les réflexions et les écrits des géopoliticiens. Le livre d’Isabelle Facon en est une preuve supplémentaire.
L’auteur adopte une posture directement thématique pour le plan de l’ouvrage, ce qui lui permet d’analyser les faits actuels, tout en se référant à des aspects historiques – sans lesquels on ne comprend rien à la géopolitique d’un pays – mais sans tomber dans le récit pur. Certes, la lecture demande un certain degré de connaissances sur l’histoire de la Russie. Mais, de fait, le lecteur est immédiatement plongé dans les enjeux de la géopolitique russe.
Les propos sont d’une grande clarté, servis par un style agréable. La bibliographie, française, russe et anglo-saxonne, apporte une contribution majeure à la qualité des analyses.
Après avoir étudié en détails ce qui constitue le cœur de la vision russe de la Russie et de son rapport au monde – l’obsession sécuritaire, alimentée par une géographie ouverte sur l’extérieure, le sentiment d’une destinée particulière – Isabelle Facon revient sur les desseins poursuivis par les dirigeants russes, depuis Eltsine, jusqu’à Medvedev, pour leur pays, avant se pencher sur les instruments utilisés pour retrouver une place dans le monde.
Il y a, chez Isabelle Facon, une connaissance précise de l’état d’esprit des Russes, de leur vision de leur pays et du monde qui lui permet de décrypter avec finesse les déclarations comme les actions de leurs dirigeants. Avec grand soin, elle évite de tomber dans le jugement de valeur, la posture morale, et se garde d’expliquer aux Russes ce qu’ils devraient faire ou penser, et aux Européens la posture à adopter. C’est en cela que son livre est un instrument fort utile, qui confirme la qualité de la collection des éditions Artège. Le lecteur reste maître de son jugement.
Isabelle Facon perçoit avec acuité autant les permanences de la politique de la Russie que ses évolutions récentes, comme le recentrage sur un soft power moins inquiétant pour ses voisins. Le poids du passé soviétique, la crise des années Eltsine permettent de comprendre la volonté russe de refonder une puissance presque inscrite dans la géographie. Tout au long des pages se dessinent les traits d’un pays méfiant à l’encontre de l’étranger, hostile aux alliances pérennes, voire fluctuant, toujours pris entre l’Occident et l’Orient. A ce propos, les analyses des ambiguïtés de la politique chinoise de Moscou confirment le jeu d’équilibriste des Russes pris entre plusieurs inquiétudes.
Un seul défaut fragilise l’ensemble : l’absence de développements approfondis sur la démographie russe, sur la catastrophe démographique russe qui fait que ce pays se vide de sa substance même. Comment renouer avec la puissance, comment peser sur les affaires du mondes, justement en s’appuyant sur l’identité nationale comme le font Poutine et Medvedev, quand la population diminue dans des proportions dramatiques ? Il s’agit d’un tel enjeu, pour la Russie et pour l’Europe avec elle que le tableau inséré dans le livre ne peut suffire. On renvoie sur cette question au livre de Marc Rousset.
En définitive, Aymeric Chauprade a raison quand il dit que l’événement fondamental du début du XXI° siècle a été l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine qui a imprimé à son pays une marque dont les suites se feront encore sentir pendant longtemps. C’est là la raison de l’intérêt géopolitique suscité par la Russie. Avec Isabelle Facon, tout devient clair.
f. le moal
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Isabelle Facon, Russie, les chemins de la puissance, Perpignan, Artège, février 2010, 191 p.- 16,50 € |
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