Irène Némirovsky, Le Malentendu
Réédition du premier roman d’un futur écrivain de grand talent
Pour ceux qui connaissent le chef-d’œuvre d’Irène Némirovsky, Suite française, et d’autres livres de sa période mature, son premier roman – jamais réédité jusqu’à présent – laisse découvrir à la fois les points fixes et l’évolution de son univers, celui d’un écrivain de grand talent.
À vingt-trois ans, l’auteur avait déjà un désabusement très prononcé, qui ressort ici à tous les niveaux du texte : dans le choix des personnages, objectivement médiocres, inaptes à vivre quoi que ce soit qui ne soit pas teinté de faiblesse et de mesquinerie ; dans l’intrigue, qui ne s’écarte du banal que pour mieux y revenir ; dans l’écriture qui créé un certain charme aussitôt aboli par le regard critique de la romancière.
En outre, la sensibilité de Némirovsky pour tout ce qui fait l’esprit d’une époque, comme pour le cours de l’Histoire, présent à l’arrière-plan de l’historiette qu’elle nous raconte, se révèle dans ce roman de façon très vive.
Le protagoniste, Yves Harteloup, a perdu sa fortune pendant la Première Guerre mondiale dont il est rentré décoré mais incapable de retrouver une place qui lui convienne dans la vie civile. Désormais employé de bureau – alors qu’il a grandi en fils d’oisifs richissimes -, il se console en s’offrant des vacances de luxe, quitte à se priver de tout plaisir le reste de l’année. C’est à l’hôtel de Hendaye où il les prend qu’il rencontre Denise Jessaint, la jeune épouse d’un homme d’affaires prospère qu’il avait connu à l’hôpital militaire. La liaison qui va s’ensuivre est, pour chacun des amants, une expérience inédite : celle de l’amour qu’ils n’ont jamais éprouvé auparavant.
Or, elle leur apporte surtout une série de révélations décevantes sur eux-mêmes, plutôt que du bonheur ou des élans intérieurs propres à les transformer…
Le titre du roman correspond à une kyrielle de malentendus, dont le plus emblématique tient en cet échange de répliques : « – Egoïste, murmura-t-elle tristement, sans colère. – Egoïste, répondit-il avec un étrange petit soupir las. » (p. 95), où l’ambiguïté du mot qu’on peut entendre au masculin ou au féminin rend bien l’idée que dans ce couple, chacun accuse l’autre en même temps à tort et à raison, se croyant plus généreux et plus aimant sans l’être.
D’autres trouvailles pas moins éloquentes émaillent les pages du livre, qui nous font passer sur ses défauts dont le principal consiste dans le manque de profondeur des personnages.
Curieusement, Le Malentendu est pourvu d’une préface sans doute écrite à la va-vite, où Olivier Philipponnat passe d’un contresens (p. 8 : « une belle oisive découvre avec stupeur que son amant habite avec un chien dans un appartement de Pigalle » – alors qu’en fait, l’héroïne est « délicieusement surprise en découvrant le beau logement d’Yves, p. 70) à une affirmation aussi fausse que péjorative sur la romancière : « Tout son art consiste à barbouiller de Barbusse les créatures de Bourget » (p. 9).
Irène Némirovsky méritait un meilleur lecteur pour préfacier, quand bien même ce roman ne soit pas son chef-d’œuvre.
agathe de lastyns
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Irène Némirovsky, Le Malentendu, Denoël, avril 2010, 169 p. – 15,00 € |
