Ihsan Oktay Anar, Le traité de mécanique, les vies incroyables et joviales des ingénieux d’antan

Ihsan Oktay Anar, Le traité de mécanique, les vies incroyables et joviales des ingénieux d’antan

A travers les vies d’inventeurs extravagants se lit le conte, jamais terminé, de la folie humaine

Ces sortes de contes sont de ceux que lettrés, érudits, amateurs de conversation et de bonnes paroles pourraient se raconter et savourer au long de mille et une nuits blanchies ensemble au café. Histoires des inventeurs de machines de guerre les plus abracadabrantes, elles prennent leur source au XIXe siècle, sous le règne du sultan Abdülaziz.

Dans la chronologie, Yàfes Celebi vient en premier d’une succession de génies délirants, passionnés à l’obsession, de science mécanique. Ses projets sont plus ahurissants les uns que les autres. La lame d’épée qui se divise en deux comme des ciseaux, le char amphibie, le kallah capable d’envoyer par le fond les navires de guerre, le sous-marin terrorisant. Élucubrations hilarantes exposées en détail, argumentées et accompagnées de croquis explicatifs, non moins comiques, produits par la main de l’auteur. Dans la tradition pure du génie incompris mais jamais à court d’inspiration, le héros est en proie aux affres des manques perpétuels de finances, il est poursuivi par une malchance baignée dans le raki et l’ombre des tavernes d’Istanbul. Assoiffé de pouvoir, il est prêt à tout pour obtenir ses brevets. Il lui faudra échapper de peu à la mort dans son submersible pour réaliser le prix de la vie et renoncer à la mécanique.
 
En vérité il ne renonce pas. Il s’achète un esclave pour l’assister. La même passion qui le dévorait dans sa jeunesse s’empare de l’esclave, plus violente encore. Montée en puissance du délire. Calûd héritera des biens et de la folie de son maître qui lui a inoculé son désir de dominer les forces de la nature. C’est bien de cet appétit-là jamais assouvi que traite tout au long le livre d’Ihsan Oktay Anar ; il en constitue le fil conducteur, symbolisé par les passages récurrents de la Pierre noire d’Alexandre le Grand, la pierre du pouvoir. Elle apparaît, disparaît, reparaît, prodige surnaturel. Quiconque la toucherait connaîtrait le secret du mouvement perpétuel. L’invention impossible ! Le pouvoir illimité ! Tentation suprême : Calûd ne pense plus qu’à inventer la machine de guerre qui pourrait fonctionner éternellement sans carburant. Sa haine pour le monde, à ses yeux si menaçant, le tient des nuits et des nuits à méditer sur l’arme ultime, un monstre à deux têtes. Incapable d’aller au bout de son projet et dépourvu de descendance, il adopte un orphelin à qui il lègue ses biens et la mission d’achever sa machine.

Uzeyir est un garçon brillant : il devient un mécanicien instruit des sciences les plus modernes. Il reprend les travaux extravagants de son prédécesseur. Délire dans la douleur, au terme duquel une voix intérieure lui révèle que ce futur monstre à deux têtes, ce monstre n’était autre que l’orgueil du Fils de l’homme, et que… cet orgueil allait s’anéantir lui-même.
Voix salvatrice. Elle le libère brutalement, et lui fait découvrir enfin la vraie vie, les gens, les beaux vêtements, les plaisirs de la société d’Istanbul et de la photographie, les concours d’imagination qui se jouent aux fins des banquets, les romans de Jules Verne qu’on lit d’une traite. À ce fou d’Uzeyir changé en sage est alors donné le secret qu’il ne cherchait plus, celui du mouvement perpétuel, expliqué, dessiné, et partagé avec les lecteurs.
Qui perd gagne toujours, morale édifiante de la folie humaine lorsqu’elle revient à la réalité. Ihsan Oktay Anar, professeur de philosophie, l’est jusque dans son roman.

colette d’orgeval

   
 

Ihsan Oktay Anar, Le traité de mécanique, les vies incroyables et joviales des ingénieux d’antan (traduit du turc par Ferda Fidan), Actes Sud, novembre 2004, 198 p.- 19,80 €.

 
     
 

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