Hwang Sok-yong, Le Vieux Jardin

Hwang Sok-yong, Le Vieux Jardin

Un magnifique roman coréen, où le destin des personnages se heurte de plein fouet aux séismes politiques de la fin du XXe siècle

De l’aveu même de Serge Safran, les éditions Zulma ont rencontré la littérature coréenne un peu par hasard, à une époque où elle constituait encore un terrain négligé par les autres éditeurs. Amitiés et affinités littéraires aidant, Zulma est aujourd’hui l’éditeur étranger qui publie le plus d’auteurs coréens – et Hwang Sok-yong, dont cinq ouvrages figurent déjà au catalogue de la collection « littérature étrangère »1, est l’écrivain coréen le mieux représenté.
Hwang Sok-yong avait cessé d’écrire depuis dix ans lorsqu’il se lança dans la rédaction du Vieux jardin, après avoir connu l’exil puis la prison à cause de son engagement politique. Ce vécu douloureux nourrit le roman sans en constituer la matière première ; à partir de son expérience personnelle, Hwang Sok-yong a construit de magnifiques personnages, et a su donner à chacun de ceux qui assument tour à tour la narration – O Hyônu et Han Yunhi – une voix d’une émouvante justesse.

Le récit commence tout en douceur – un flou qui va se précisant : Un bruit de pas au loin. Comme le lent éveil au terme d’une nuit de profond sommeil… O Hyonû, prisonnier politique, est sur le point d’être libéré après dix-huit années d’emprisonnement. Dix-huit années qui l’ont tenu hors du monde, assis sur la rive d’un fleuve qui continuait de charrier les jours sans que lui puisse vraiment les voir passer. La vie a filé, transformant les gens comme les choses, pendant que lui désapprenait peu à peu les réflexes physiques et psychologiques du dehors. Il lui faudra se les réapproprier et ce sera comme une très longue titubation. O Hyonû n’est pas seul : sa famille – sa sœur, son beau-frère et son neveu – l’entoure avec beaucoup de soin. Mais Han Yuhni, la jeune enseignante artiste peintre qu’il a aimée et dont son arrestation l’a séparé, est morte. D’un cancer, quelques années auparavant. Il n’en a rien su car la lettre qui le lui annonçait ne lui est jamais parvenue. Après avoir séjourné chez sa sœur, il se rend à Kalmoé, avec l’intention de s’installer pour un temps dans la maison de Yuhni où tous deux avaient vécu six mois idylliques avant qu’il soit arrêté. Il se met à rechercher tout ce que la jeune femme a pu abandonner d’elle en ce lieu – c’est une toile qui lui ouvre la voie : un portrait de lui que Yuhni n’avait pas achevé. Avant de mourir, elle s’est représentée, vieillissante et fatiguée, à côté de son visage de jeune homme. Métaphore du roman tout entier, cette toile jette un pont entre les deux époques et les deux amants… un pont que bâtissent pierre à pierre les carnets de dessins et le journal que Yunhi a laissés.

Vont dès lors alterner la voix de O Hyonû, tantôt réapprenant à vivre hors de prison tantôt se souvenant de son enfance, de ses années de clandestinité ou des heures tendres passées auprès de Yuhni, puis celle de la jeune femme qui, par l’entremise de son journal, s’adresse à son compagnon emprisonné. Elle lui révèle qu’elle a eu un enfant de lui – une fille. Mais au-delà de cet « événement familial », les pages léguées par Han Yuhni recréent par touches subtiles le portrait d’une femme que O Hyonû n’avait pas eu le temps de connaître, en disent long sur elle à travers ses questionnements sur l’art, son attitude vis-à-vis de sa fille et de sa famille, et son engagement presque malgré elle auprès des étudiants rebelles. Sans doute pour O Hyonû feuilleter ces cahiers revient-il à dénuder voile après voile son aimée comme lors d’une nuit de noces… et c’est aussi, en même temps, les grands bouleversements politiques qui lui sautent au cœur, à lui qui a été tenu en marge du monde pendant dix-huit ans : la répression en Corée du Sud, la chute du mur de Berlin – comme des bouffées de tornades au détour des souvenirs de Yuhni, dans le sillage des gens qu’elle a aimés, aidés – Yi Hisu, Song Yôngt’ae, Chô’e Mygyong…

Parvenir à alterner ainsi deux « je » aussi différents sans que résonne le moindre couac dans la tonalité d’ensemble relève, ne craignons pas de le dire, de la prouesse littéraire. Il est vrai que ce sentiment de lecture est né du texte français, et qu’il est toujours difficile de s’aventurer dans les remarques stylistiques dès lors que l’on parle d’un texte traduit… Alors sachons gré aux traducteurs d’offrir aux lecteurs francophones un texte délicat, riche de plusieurs registres de langue et de passages profondément évocateurs – en particulier ceux où O Hyonû décrit avec une extrême acuité les conditions d’incarcération et les attitudes auxquelles sont conduits les prisonniers ; on en retiendra cette phrase :
Je me sentais comme une bête piégée dans les bas-fonds du monde et je pensais ne pas pouvoir supporter de vivre dans ces conditions.
Sachons-leur gré, aussi, d’avoir choisi de ne pas traduire certains termes coréens – pour la plupart appartenant au domaine culinaire – et de renvoyer le lecteur à un glossaire succinct où chacun d’eux est expliqué. Ce n’est pas de la « couleur locale », c’est simplement le respect du caractère intraduisible de ces mots, et par là des spécificités de la culture coréenne ; c’est ainsi un très bel équilibre qui est atteint entre singularités coréennes et portée universelle du roman.

Il faut saluer, pour finir, la mise en valeur éditoriale du texte : la présentation de Jeong Eun-Jin permet de comprendre Le Vieux Jardin à la fois comme oeuvre littéraire coréenne et comme témoignage d’un contexte culturel, historique et politique particulier ; la postface de l’auteur explicite les circonstances de sa rédaction ; des notes, enfin, viennent apporter les lumières qui pourraient manquer à une bonne compréhension de certains aspects du roman.
Hwang Sok-yong dit de son livre qu’il est le portrait d’une génération qui a voulu réaliser le rêve d’une vie meilleure. C’est, plus largement, le portrait de tous les rebelles pétris d’idéaux dont ni les rêves ni les actes ne résistent au principe de réalité sans se dévoyer ou s’autodétruire et qui, s’ils survivent à leur rébellion, doivent continuer avec au cœur l’amertume de la désillusion et le deuil de leurs camarades morts dans la lutte. Une catégorie d’hommes et de femmes répandue de par le monde, et qui est de toutes les époques.

Le Vieux Jardin est une superbe œuvre littéraire, qui a l’ampleur des grands romans où de poignants destins individuels sont tracés dans la tourmente d’une histoire collective tragique, et que sert un travail éditorial en tout point remarquable. Une fois de plus, Zulma se distingue et donne la preuve de son engagement en faveur des textes et de leurs auteurs.

isabelle roche

1 – Livres de Hwang Sok-yong disponibles :
Monsieur Han (2002),
La Route de Sampo (2002),
L’Ombre des armes (2003),
Les Terres étrangères (2004)
L’Invité (2004).

   
 

 Hwang Sok-yong, Le Vieux Jardin (traduit du coréen par Jeong Eun-Jin et Jacques Batilliot), Zulma coll. « Littérature étrangère », septembre 2005, 576 p. – 23,00 €.

 
     
 

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