Hubert Nyssen, La sagesse de l’éditeur
Peut-être faut-il être fou pour éditer. Hubert Nyssen montre ici avec éclat – et peut-être une pointe d’amusement – que cette folie vaut sagesse.
Si au nom d’Actes Sud, qui m’était depuis longtemps familier et, avec lui, la diversité des collections publiées par la maison, j’associai sans peine celui de son fondateur Hubert Nyssen, en revanche j’ignorais tout de l’œuvre écrit du grand homme, pourtant abondante et variée. Cette ignorance ne m’empêcha pas d’assister, le 15 avril dernier, à la soirée organisée en son honneur au Centre Wallonie-Bruxelles qui saluait certes les trente ans d’Actes Sud et la récente parution de son dernier roman Les déchirements mais, au-delà, l’ensemble de ce qu’il a accompli jusqu’à présent comme écrivain et comme éditeur. Je me disais que cela vaudrait découverte : un hommage bien pensé ne se doit-il pas de parler aussi bien – sinon davantage – à ceux qui « ne connaissent pas » qu’aux afficionados de longue date ?
Avant d’entrer dans la salle de spectacle du CWB j’observai, à l’intérieur de la librairie, la table où étaient disposés quelques ouvrages du maître, tâchant d’en choisir un qui me permît d’approcher en douceur cette écriture que je devinais complexe et tout en richesses ; j’optai pour La Sagesse de l’éditeur et pris le temps d’en parcourir le début. Dès l’abord, comme lors de cette leçon de lecture évoquée à la première phrase, tout ce qui fonde l’amour des livres chez Hubert Nyssen, tout ce sur quoi s’appuie sa passion livresque est annoncé en incipit :
Ce jour-là, elle venait de me révéler un monde que je n’aurais pu nommer encore mais qui serait désormais le mien. Tout avait été déversé d’un coup dans sa malicieuse question : le livre, la lecture, le texte et sa traduction. Et tout y était : la découverte, l’aventure, l’écriture et le talent.
C’est là un procédé narratif éprouvé qui consiste à poser d’entrée de jeu un moment crucial auquel s’attachent de grands sujets qui seront analysés en profondeur par la suite. Ce principe d’écriture romanesque vaut aussi pour les textes de réflexion que l’on ouvre souvent par des considérations générales avant de les affiner en de multiples ramifications. Justement : ce texte participe des deux espèces ; il y a du roman dans ces souvenirs admirablement « narrativisés », transposés en une sorte de balade nonchalante le long des années passées à fonder et à développer ce qui est devenu aujourd’hui un « groupe éditorial ». Mais lorsqu’est tenté le portrait du livre, cet objet mal identifié, ou quand l’auteur s’efforce de déterminer qui est le lecteur invisible, alors on entre dans le domaine de l’essai analytique. Le ton reste piquant, mais la réflexion est rigoureuse et l’on ne compte pas les formules impeccablement taillées qui ont l’éclat ryhtmique des meilleurs aphorismes.
Volià bien le double et paradoxal devoir du livre… se faire oublier en tant qu’objet et s’imposer en tant que sujet.
Bien sûr, les choses ne sont pas si simples car, une fois passé le temps de la lecture, cet objet-livre reprend son plein droit à la séduction et ce sont les matériaux, l’aspect qui obtiennent le premier rôle : ils doivent rendre le livre désirable…
Cet amour des livres apparaît, ici, comme une sorte de temple au fronton duquel serait inscrit en lettres majeures : LECTURE. Et de ce mot procèdent toutes les autres activités – écrire, éditer, traduire… Mais sous cette lecture absolue se tiennent foultitude de plongées en pages, si nombreuses que parfois le regard se cautérise. Or quelle thérapie est ici proposée à cette perte de sensibilité qui menace le lecteur ? La lecture d’un bon livre ! Lire est donc un geste clef. D’où cela : cet ouvrage, certes de souvenirs et lieu privilégié d’énonciation de grands principes, est à prendre, bien que ce ne soit nulle part indiqué à mots vifs, comme un extrait de la « bibliothèque idéale » d’Hubert Nyssen. Une bibliothèque dont les rayonnages comprennent les livres évoqués dans le fil du récit (j’écris « récit » à dessein) – Don Quichotte par exemple – puis tous ceux dont sont tirées les épigraphes ouvrant chaque chapitre, et ceux que l’auteur a aimés, qu’il a édités, ceux qu’il a écrits… In fine, cela donne quelque chose d’assez imposant, comme on pouvait s’y attendre de la part d’un grand érudit.
Pourquoi avoir, au milieu d’ouvrages plus denses, peut-être estimés plus fondamentaux, jeté mon dévolu sur ce mince opuscule ? Outre l’impulsion instinctive qui m’a d’emblée attirée vers cette couverture aux teintes solaires – comme une empreinte provençale et, de fait, c’est bien de sud qu’il s’agit puisque cette première de couverture reproduit un petit morceau de mur d’une maison ligure – et ce format allongé, j’entrevois aujourd’hui à ce choix deux raisons. La première est que, chroniqueuse, j’aime à communiquer mes émois littéraires et que cela me donne souvent envie d’éditer un jour afin d’aider ainsi un auteur dont l’art m’aura touchée à toucher d’autres lecteurs – peut-être dans ce livre allais-je trouver un modèle auquel me référer, voire matière à être encouragée dans mon rêve. La seconde tient à ce que la bibliographie d’Hubert Nyssen m’intimidait beaucoup – sauf ce livre : il me semblait que j’avais là un marchepied commode pour m’initier à son écriture. Je réalise a posteriori, après avoir lu Les Déchirements, combien en effet la musique singulière de son style est audible ici, et son goût des emboîtements, des échos, dont il fut si bien parlé le 15 avril – sa grand-mère et l’univers proustien, le titre du premier chapitre renvoyant à Érasme et aussi à L’Éloge de la lecture qu’il a écrit en 1997 (qui peut-être clignait déjà de l’œil à L’Éloge de la folie ?)… etc. Se perçoit également son art de construire une histoire et des personnages alors même qu’il ne s’agit pas d’un texte de fiction.
Cet art du portrait m’a été révélé par les quelques mots caractérisant André Markowicz…
Soudain Markowicz, ce traducteur sorti d’une toile de Toulouse-Lautrec, irrésistible de grâce et de drôlerie, […] Emporté par sa fougue, cet illuminé se mit à réciter des pans entiers de Dostoïevski […] Ses yeux flambaient.
M’est brusquement revenu, comme s’il datait d’hier, le souvenir d’une séance de lectures poétiques au théâtre de la Colline. L’on jouait alors Platonov précédé du Chant du cygne. André Markowicz, auteur des traductions dont s’était servi Alain Françon pour ses mises en scène, avait été convié à animer quatre lectures pour faire découvrir, à la périphérie de ces pièces, la poésie russe.
Je me souviens d’un homme qui va, vient, arpente la scène à grands pas et ponctue ses propos de gestes larges, appuyant fort sur certaines syllabes comme s’il déclamait… Il théorise, bien sûr, parle des spécificités de la langue russe et de l’écriture poétique. Mais il dit aussi des poèmes en russe qu’il traduit mot à mot, puis « poétiquement », jusqu’à ne plus dire que des vers russes, sans même expliquer de quoi il retourne… Les sons roulent, grondent, parfois la voix blanchit puis tonne à nouveau – il est littéralement habité par les mots qu’il prononce, comme un comédien. Et se produit l’impensable : ces syllabes dont le sens échappe aux non-russophones deviennent formidablement évocatrices.
C’est cette aptitude à impulser une force extraordinaire, une intensité émotionnelle sans pareille à des sons au point de les rendre signifiants par leur seule musique que je retrouve intacte dans les mots d’Hubert Nyssen. Il m’a fallu les lire pour pouvoir enfin verbaliser l’étonnante expérience qu’avait été pour moi ce premier contact violent et passionnel avec la langue russe…
Pour peu que l’on se sente en fraternité avec les acteurs les plus authentiques du monde littéraire, on reviendra souvent comme en un jardin aimé à ce livre, riche de vérités profondes à méditer et de leçons dispensées avec cette légèreté élégante parfois ironique propre aux maîtres de la plume et de la pensée.
Que ces belles pages sur le métier d’éditeur soient une voie pour découvrir une jeune maison qui ne sépare pas le livre du regard et veut ce dernier neuf, comme son nom l’indique…
isabelle roche
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Hubert Nyssen, La sagesse de l’éditeur, L’œil neuf éditions coll. « La sagesse d’un métier », octobre 2006, 111 p. – 12,50 €. |
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