Erwin Wagenhofer, We feed the world/Martin Parr, Petite planète

Erwin Wagenhofer, We feed the world/Martin Parr, Petite planète

Un livre et un DVD à ajouter à votre prochaine liste de courses, histoire de consommer en réfléchissant au sort du monde

Alimentation et mondialisation

Flambée des prix oblige, le litteraire.com se soucie désormais du panier de la ménagère. Cette ménagère, vous la voyez bien, là, j’en suis sûr, rêve de croisière dans les îles ou sur le Nil, à bas prix. Il se trouve que la ménagère, ici, est un homme. Chargé depuis quelques mois d’assurer le ravitaillement du foyer à la tête de mon caddie et de repérer les articles en promotion dans les rayons, moi aussi je rêve d’évasion et de flâneries touristiques. Pourtant deux produits m’aideront à lutter contre la ménagère qui est en moi parce qu’ils apportent un peu de conscience à une humanité trop consommatrice.

Le premier article à caler entre les briques de lait est ce DVD tout jaune We feed the world. Ce documentaire d’origine autrichienne, dont il faut chercher le nom du réalisateur, Erwin Wagenhofer, dans le générique de fin sur fond de maïs qui brûle, a été diffusé dans de nombreux festivals à travers le monde. Il explore de manière méthodique et scrupuleuse différentes filières de la production alimentaire mondiale. Si Le cauchemar de Darwin voulait dénoncer de manière quasi cinématographique, par l’évocation de figures et de fantasmes, les effets désastreux de l’exploitation de la perche du Nil, y voyant le signe d’une mondialisation inhumaine et débridée, ce documentaire, lui, s’attache à démontrer de manière plus mécanique les complexités déroutantes et absurdes de la production alimentaire mondiale. Il s’agit donc plutôt de dénoncer par des faits et des chiffres. Un exemple : des champs de soja remplacent la forêt amazonienne, ce soja sert entre autres à nourrir les élevages de poulet européens. À quelques mètres de ces champs de soja, ou à quelques kilomètres des grands champs de culture du melon bolivien d’El Monte, des populations meurent de faim ou souffrent de malnutrition.

We feed the world est le slogan de Pioneer, un des plus grands groupes agroalimentaires mondiaux. Face à ces grands groupes, incarnés à merveille à la fin du film par Peter Brabeck, « fringant autrichien bronzé par les U.V » directeur de Nestlé, premier groupe agroalimentaire mondial, se dresse ce petit Poucet suisse des Nations Unies : Jean Ziegler, qui mène la démonstration du documentaire avec toute l’humanité et la rigueur scientifique nécessaires. Dans un complément du DVD (« Que peut-on faire ? ») il identifie mon caddie comme le seul lieu d’action concrète et citoyenne possible face à ces énormes groupes tueurs-nourrisseurs. Je ne pourrai plus acheter de ces chicken wings épicés qu’il suffit de passer une minute à peine au micro-ondes sans les sortir de leur sachet parce que j’ai vu les images de cet élevage industriel de poulet high tech, qui couve électroniquement plusieurs centaines de milliers d’œufs puis engraisse les poussins avant de les massacrer et de les découper à la chaîne une fois devenus poulets. La science-fiction est déjà dans nos assiettes.

Vous pouvez retrouver ces mêmes assiettes dans les photographies de Martin Parr, célèbre photographe de l’agence Magnum, s’il vous plaît. Allez page 90 de son ouvrage Petite planète, que les éditions Hoëbeke ont eu l’excellente idée de rééditer, et vous y verrez des assiettes monumentales de Baked Beans – avec saucisses, bacon et frites – affichées comme des menus sur l’île de Ténérife, à la Playa de las americas. Dans cet ouvrage jubilatoire de pop-photographie – deuxième article à poser dans le caddie de la ménagère en pleine prise de conscience – les touristes bedonnants occupent tout l’espace, s’y inscrivent, se superposent au décor de manière tragique et violente. En elles-mêmes les images de Martin Parr sont déjà un documentaire multiforme car elles sont à la fois une étude et une mise en forme saisie du réel. Il rend le comportement du touriste avec un sens de l’humour et de la dérision si british que c’en est terrible. Il opère un véritable détournement touristique : détourné, le charter… Et on ne sait pas si on doit en rire ou en pleurer. Car cette bête immonde à casquette qui pose et prend des photos devant les pyramides, c’est nous. Absurdes et pathétiques, nous nous emparons des monuments, des lieux, comme nous mangeons du poulet. On n’est même pas dans ce petit vertige pour couillons dont parlait Céline pour qualifier le voyage. Il y a juste cette interminable attente triste avant d’enregistrer les bagages à l’aéroport de Ténérife page 87. Visiter Notre-Dame ou Saint Jacques de Compostelle, c’est acheter des T-shirts. Kif kif.

Alors finalement, qu’est-ce que je peux faire ? Ne plus remplir mon panier de ménagère et renoncer à mon voyage aux pyramides ? Peut-être faut-il juste cesser de rouspéter à tout bout de champ et se mettre à penser et à agir – un peu. Il faudra de toute façon que je mette un supplément de conscience mondiale dans mon caddie et sous ma casquette de vacancier…

NB – L’édition DVD du film d’Erwin Wagenhofer a été développée avec l’aide de nombreuses associations et de Jean Ziegler, rapporteur à l’ONU sur le Droit à l’alimentation. Elle contient notamment un livret de 56 pages, Alimenterre, traitant des paradoxes de la faim dans le monde, et deux dossiers pédagogiques complets (partie DVD-ROM). En achetant ce DVD, les éditions Montparnasse nous invitent à faire découvrir gratuitement We feed the world en VOD (location) à une personne de notre choix.
Et n’oubliez pas de visiter le site de Martin Parr : plaisir garanti !

c. aranyossy

   
 

-  Erwin Wagenhofer, We feed the world (avec un livret de 56 pages), DVD format PAL multilingue sous-titré en français, éditions Montparnasse vidéo, mars 2008, 95 mn – 20,00 €.
-  Martin Parr, Petite planète (Préface de Geoff Dyer – Traduit par Béatrice Vierne), éditions Hoëbeke, avril 2008, 94 p. – 38,00 €.

 
     

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