Henri Thomas, J’étais en route pour la mer

Henri Thomas, J’étais en route pour la mer

En avant, doute !

Semblable à son auteur, le narrateur de la nouvelle inédite d’Henri Thomas aime les ports, l’océan vert de gris lorsque la marée remonte au crépuscule. Comme lui, il est aussi épris de liberté et va jusqu’à vouloir échapper à celui qui le raconte : « J’imagine, j’imagine comme il ne faut pas, comme je ne dois pas… Comme je suis différent du personnage que Henri a tiré de moi ! Il avait besoin d’un «héros», pas d’un homme ordinaire, indescriptible ». Le livre devient sa coquille. La conscience d’un tel personnage jase à son gré. Sortant de l’intrigue où on veut l’encarter, il fonce dans ses souvenirs. On croit parfois entendre le Henri Thomas de Compté, pesé, divisé , livre qui n’était pas vraiment un journal mais qui montrait comment les souvenirs barbouillent le présent.
Dans cette nouvelle inédite, l’auteur demeure tel qu’on l’aime. L’humour gicle et témoigne qu’à mesure que ses possibilités d’aventures réelles s’amenuisaient Henri Thomas devenait plus libre en parole, plus éloquent à sa manière. Bienveillant à l’égard de son personnage fugueur, il ne veut rien retrancher à son humaine condition. Le texte devient un lieu de départ. Il est l’indication d’une voie qui, sur l’embâcle de néant, devient un lieu de transbordement. Contre la fatigue d’un vivre et les mirages du monde un appel perdure. Quelque chose veut transcender la mort, sortir l’être de son exil de silence et pas seulement par les mots des morts mais le cri d’un vivant et sa pique d’étincelles. Face au silence qui plie l’être et semblable à Henri Thomas, ce héros en révolte ne courbe pas l’échine. Il reste à ce titre son plus fidèle miroir et son parfait porte-voix. Il possède aussi son énergie physique, afin de mettre en évidence une intimité à la fois révélée et réfléchie

Ce texte traverse l’espace, le prolonge pour une ardeur particulière. Elle affirme la vie en un mouvement qui n’est peut-être rien d’autre que la manière de penser notre dénuement. avec tous ces mots qui donnent l’envie de rompre les amarres avec cette expérience fictionnelle symbole de l’existence. A l’appel d’un tel personnage, Henri Thomas tend ses bras vers lui-même, il part avec lui-même vers la mer. Qu’importe si un nuage cache le soleil et si la révolte de son personnage l’a troublé. En chemin, il contemple les bateaux prêts, eux aussi, à partir. Il possède soudain le sentiment d’un éblouissement avant de se fondre dans le paysage. En avant, doute !

jean-paul gavard-perret

Henri Thomas, J’étais en route pour la mer, Dessins de Paul de Pignol, Fata Morgana, 2013, 48 p.- 10, 00 euros.

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