Albane Gellé, Nous valsons

Albane Gellé, Nous valsons

Les frissons suspendus d’Albane Gellé

Albane Gellé a déjà derrière elle une œuvre poétique conséquente. Fidèles à son lieu de naissance – Guérande -, ses livres ne manquent pas de sel. Pour autant, ils n’ont rien d’une saumure. La poétesse préfère la pincée qui titille l’existence comme en particulier dans Un bruit de verre en elle et Quelques Inventaire / Invention ou encore avec Bougé(e) (Le Seuil).
Nous valsons  est à ce jour son livre le plus intéressant par sa mise à distance de souvenirs. Ils portent en eux le poids non du temps passé mais du temps qui avance – trop vite – avec parfois le vent qui traverse l’atmosphère : « ses bruits d’air cherchent passages » précise l’artiste avant d’ajouter : « je tu il nous très trop légers / et s’égratignent nos images de plantations ». La poésie devient une peau sur laquelle se déposent quelques stigmates et leurs chances de survie afin qu’ils renaissent puissamment et dépouillés de ses éléments de “ décor ”. C’est donc dans une technique du retrait que la poésie hypnotise. Portée à ses limites, sa matière est propice à garder vivante une trace insidieusement érosive mais prégnante, une trace aussi dense que presque effacée. Elle fait de chaque poème un étrange tatouage.

Deux postulations s’opposent : l’exaltation d’une béance et l’impénétrabilité d’une paroi. Y échouent comme sur une plage verticale des images suspendues et arrachées au temps. De la masse confuse du marouflage des ans s’inscrit ce qui est le plus proche et le plus éloigné de soi. Une telle recherche exerce sur l’esprit une fascination puisqu’il est devant un corps qui lui-même est à la fois proche et étranger : il se fond avec la substance même qui le signale et le nie.
Proche de la disparition mais aussi de l’imminence d’un retour, la poétesse désigne l’indéfini de toute attente et inscrit l’inarticulé qui, dans la mémoire inconsciente, demeure flottant, suspendu, assommé. Surgit le monde presque muet de l’injonction et de la résistance. La trace est ainsi une énergie incorporée mais aussi dissipée. Le plus récent comme le plus archaïque se confondent au sein de relations lacunaires.

Albane Gellé fait participer à une expérience intime. Toutefois, elle n’a rien d’un déboutonnage égotique. Ses évocation sont autant les nôtres que les siennes. Et le « nous » qu’elle utilise n’y est pas pour rien : « dans le caniveau, nous attendons /Des trains dans de petites gares /En écoutant des uns des autres les promesses / Et les recommandations – nous / nous éloignons ». Tout est dit en quelques mots des trajets de l’existence. Ils brisent le carcan de l’idée. Et c’est cela l’essentiel.
La poésie entre dans un processus capital et sans réponse. Surgi le « je qui ça ? », le moi perdu, cet inconnu en nous et aussi son rapport au monde là où Albane Gellé projette sa silhouette dans une forme de spatialité particulière : ciel et terre, passé et présent, l’esquisse et la totalité : boue de ciel, azur de sol, azote des sources. Ce qui monte de fait descend, accroché à quelques verticales improbables. L’inverse est vrai aussi.
Les stries de la pluie attirent en elles les zébrures du soleil entre les nuages. Toutes forment les tenseurs de l’espace au sein d’une unité harmonique particulière. Elle n’induit ni mélancolie, ni nostalgie. Si le poème ramène au jour l’enfoui, c’est à son propre jour. Il laisse l’instant agir. L’existence comme la perception de réel prennent alors un nouveau visage ou plutôt de nouvelles figures. La forme émerge d’un fond en quelque sorte différé pour aboutir à la poésie elle-même.

Son ordre procède d’un désordre afin de créer une profondeur non de plan mais de temps. Chaque poème devient le dépôt agissant et en ébullition comme si Albane Gellé détruisait chaque poème par le suivant mais sans abolir le précédent. Le passé affleure de profondeurs que les instants présents font émerger. Ne demeure que ce qui doit être retenu et « sauvé »  afin que l’on comprenne ce qu’il en est des divers moments d’existence et leur  « jeu ».

jean-paul gavard-perret

Albane Gellé,  Nous valsons, Editions Potentille, Varennes Vauzelle

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