Henri Gourdin, Les Hugo

Henri Gourdin, Les Hugo

« Ego, Hugo » et les autres

Henri Gourdin a déjà consacré deux études aux filles de Victor Hugo : Adèle, l’autre fille de Victor Hugo (Ramsay, 2003) et Léopoldine, l’enfant-muse de Victor Hugo (Plon, 2008). Il n’innove donc pas en matière hugolienne, pas plus qu’en matière biographique d’ailleurs, puisqu’il a aussi livré des biographies d’Audubon, d’Olivier de Serres, de Delacroix… Il s’intéresse ici au grand entourage de Victor Hugo, pour analyser cinq générations, de celle du général Hugo, le père, à Jean Hugo, le peinte, ami de Cocteau. Il va se pencher surtout sur certains comportements qui reviennent étrangement sur cinq générations, relever les falsifications, ouvrir un débat sur la question de la célébrité, revisiter l’hagiographie hugolienne traditionnelle. Les personnages dont les prénoms sont identiques seront différenciés par l’appellation Adèle 2, Léopold 2, etc.

Le père, Léopold, général d’Empire, présenté comme brillant soldat, père exemplaire (« Mon père, ce héros au sourire si doux »,  Les Feuilles d’automne), est ici revu comme père absent, violent, ayant volontairement embarrassé la vie de ses enfants et de son ancienne femme après son divorce. La mère, Sophie Trébuchet, idéalisée dans Aux Feuillantines (« Notre mère disait : jouez, mais je défends / Qu’on marche dans les fleurs et qu’on monte aux échelles »), présentée comme toute de douceur, sacrifiée à la vie de son général de mari, a eu pour amant Victor Lahorie, parrain de Victor, et potentiel père naturel du génie littéraire.
Victor épouse une amie d’enfance (Adèle Foucher, nommée par Gourdin « Adèle 1 Hugo » pour la clarté de succession des Adèle dans le volume et dans l’entourage de l’écrivain), a cinq enfants, dont seule Adèle 2 lui survivra, « enfermée dans son silence », « plus morte que les morts », dans l’asile qui l’enserre. Adèle 1 aura une relation sans doute platonique avec le meilleur ami de Hugo, Sainte-Beuve, après avoir été soumise à tout point de vue à son mari pendant une dizaine d’années. Elle a laissé un témoignage (Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie), qui n’est en fait que la dictée reçue de Hugo lui-même, comme le montre l’étude précise de la correspondance.

Le premier fils, Léopold 2 Hugo, meurt de maltraitance à trois mois, en 1823. Vient ensuite Léopoldine (1824-1843), ainsi nommée en hommage à son frère, qui porte donc (bien malgré elle) le poids de sa mort, et dont la disparition tragique, six mois après son mariage, dans des circonstances toujours pas clairement établies, donnera lieu à la création d’un des plus beaux poèmes de la langue française, « Demain, dès l’aube… ». Charles Hugo (1826-1871), qui aura deux enfants, suivra son père en exil dans les îles anglo-normandes, et sera l’auteur des photographies qui serviront à construire la légende du poète exilé sur son rocher. François-Victor (1828-1873), co-exilé lui aussi, sera le traducteur de Shakespeare, dont les versions feront longtemps autorité, et mourra prématurément. De ces cinq enfants, seule Adèle Hugo 2 (1830-1915), déclarée comme folle, mais qui semble ne pas l’avoir été, dépassera la mort de son père, après avoir passé quarante-deux ans en réclusion dans un asile d’aliénés.
Georges 2 Hugo (1868-1925), fils de Charles et puîné d’un Georges 1 mort en bas âge, sera un peintre très connu. Il sera l’antithèse du Victor Hugo économe et « bon père de famille » dans la gestion de son patrimoine, étant flambeur et fantasque. Sa sœur Jeanne Hugo (celle qui était « au pain sec » dans L’Art d’être grand-père) aura des maris célèbres : le polémiste Léon Daudet (fils d’Alphonse), le navigateur Jean-Baptiste Charcot (fils du neurologue), l’officier grec Négroponte.

Jean Hugo (1894-1984), fils de Georges Hugo et de Pauline Ménard-Dorian, héritier de la fortune du maître de forges Dorian, fut un artiste, ami et collaborateur des impressionnistes tardifs, et mena une vie proche de la nature à Fourques, en Camargue. Sa sœur Marguerite Hugo (1896-1984) y recevra ses amis Aubanel et de Baroncelli. Leur demi-frère François-Victor 2 (1899-1981), obligé de travaillé car sa fortune avait été dilapidée, sera reproducteur d’œuvres d’art en or et en argent. Son fils Pierre (1947-) lui a succédé en 1972. Les 7 enfants de Jean Hugo et de Lauretta se sont installés dans les dépendances du mas de Fourques.
Étonnante et fascinante dynastie… Henri Gourdin (le bien nommé, car il frappe sec) montre que Hugo a façonné sa propre légende de son vivant. Cela ne rend pas l’homme imbuvable pour autant, puisqu’on comprend mieux ainsi ce qui a présidé à ses choix, et son intimité.

Henri Gourdin livre ici une fort instructive étude.

yann-loic andre

Henri Gourdin, Les Hugo, Grasset, 2016, 480 p. – 22,00 €.

 

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