Helmar Lerski, Pionnier de la lumière
Helmar Lerski (1871-1956) est considéré à juste titre comme un des plus grands portraitistes du XXème siècle. Né en Alsace redevenue ville allemande, c’est aux USA qu’il va débuter d’abord une carrière d’acteur puis et surtout de photographe. De retour en Allemagne, il devient un chef opérateur spécialiste des effets spéciaux utilisés non seulement dans le cinéma de science-fiction mais dans un cinéma pré-expressionniste dont l’artiste par ses expérimentations précise implicitement les codes non parfois sans abuser d’une certaine emphase.
Fuyant le nazisme, il fait parti des pionniers juifs qui s’installent en Palestine dès 1932. Il y poursuit ses métamorphoses de la lumière à travers ses saisies dans les premiers kibboutz des pionniers comme des soldats juifs engagés dans les forces britanniques. Ses œuvres sont chargées du poids de l’humain. Les visages deviennent des sculptures vivantes. Une résistance y est toujours présente. L’être y semble déjà induit d’une réalité d’une double mémoire : juive d’un côté, palestinienne de l’autre. Le plus anonyme des visages incarne un moment de l’histoire et un voyage au cœur de ses dédales.
Le photographe ne cherche pas à jouer les reporters « engagés » mais crée un rapport très immédiat et affectif aux êtres humains. Surgit une volonté poétique d’enrichir et de dépasser l’histoire et le temps afin de mieux permettre de ressentir l’éclatement des possibles là où tout semble fermé. D’où la tension entre une prise en compte à la fois du fini de la condition humaine et d’un infini singulier inhérent à chaque culture.
Entre l’art et le documentaire, le politique et le poétique Helmar Lerski affirme une résistance aux normalisations idéologiques, sociales, urbaines. Corps et lieux sont fixés par la magie de la perfection formelle dans un temps qui dépasse l’époque, un temps à l’état pur. L’artiste met de la distance entre ce qu’il choisissait de montrer et ce que les images de reportages médiatiques exhibaient habituellement. Pour lui, en effet, témoigner ne suffisait plus.
L’artiste était porté à la fois par une idée profondément humaniste, dont la série Arabes et Juifs devint un manifeste de tolérance (que n’apprécièrent pas forcément les deux camps) et celle d’une esthétique où l’être est métamorphosé par la lumière. Cette esthétique sera reprise autant par le cinéma néoréaliste italien que les maîtres de cinéma japonais – Ozu en tête.
jean-paul gavard-perret
Helmar Lerski, Pionnier de la lumière, Édition publiée sous la direction de Nicolas Feuillie, Livres d’Art, Gallimard, NRF, Paris, 2018.