Haras bal

Haras bal

Je n’ai jamais si fort valsé qu’entre tes bras. Dehors, c’était l’hiver mais il faisait chaud ici d’une haleine sans provenance et d’un chorus de soupirs nocturnes. Une telle nuit dura presque cent ans si bien que je n’ai encore jamais vu la mort. Ta bouche cousue refuse de prononcer la moindre parole. Tes muqueuses de braise pouvaient dévaler les langues que tu connaissais. Mais ta bouche pulpeuse resta un volcan sourd même si tu fulminais sourdement et ravalais tes impétueuses règles magmatiques.

A ce bal des mariés nous fûmes invités et depuis nous ne pouvons – de mon gré ou de ta force – échapper. L’aire des ballets par couple se vidait lentement, mais la salle ne peut jamais se fermer. J’ai eu l’impression que le monde s’est agrandit. Et nos poignets restent ligaturés au nom des deux mères nous confiant l’une à l’autre. Jour après jour, année après année, nos pas sur le parquet racontent notre poème de la vie.

Nous n’avons pas été conçus comme un roman : nous restons une suite de suites. Les premiers mariés sont morts, mais notre histoire continue. Aux hymens, d’autres s’y collent jusqu’à ce que leur cœur tombe. Nous, nous restons toujours debout et début. Dans ton silence tu imagines notre couple Providence et moi agent de liaison entre la terre et le ciel, médiateur de la fatalité des grâces. Au bal des mots non dits nous demeurons héros de nos commencements, inconnus l’un à l’autre sans autre échange et sans nous perdre de vue.

Au-delà de nos costumes de soirée nous n’imaginons pas d’autres images de l’existence. Il faudrait l’envisager plus lointaine, plus au-dehors mais nous suivons à la lettre le temps perché sur la musique et ton silence. Et la vie nous donne un rythme non mesuré. Qu’elle puisse cesser, je ne le crois pas. Croire est un acte de décision corps et graphique. Elle passe par nos corps d’une vitalité impérieuse et notre foi indéfectible dans le vivant. Il ne peut se concevoir autre que végétal, sachant que dans nos bras il repousse et repoussera en éternel estivant.

Photo : Lynn Goldsmith

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