Hafid Aggoune, Les avenirs

Hafid Aggoune, Les avenirs

Un texte étonnant de maturité, de profondeur et de grâce plébiscité par les libraires

Comment leliteraire.com en est venu à parler du roman d’Hafid Aggoune mérite d’être raconté… ce n’est ni le résultat d’un choix plus ou moins arbitraire parmi les nombreux programmes éditoriaux que nous recevons, ni un coup de cœur de rédacteur tombé dans nos pages en marge de ce que les éditeurs nous envoient – ou de ce que nous leur demandons… C’est un libraire, M. Henri Gaillet, qui a tenu à nous faire partager sa découverte en espérant que nous offririons à ce livre l’écho que, selon lui, il mérite. M. Gaillet a pris sa retraite en juillet, et c’est un bien beau geste que de ne pas vouloir quitter son activité sans donner de son énergie à un livre qu’il a aimé…
Voici un extrait du message qu’il nous a adressé :
Cela a été une grande joie pour moi de découvrir Les avenirs et je me rends compte que nous sommes de très nombreux libraires à plébisciter ce texte étonnant de maturité, de profondeur et de grâce (si les médias connaissaient exactement l’ampleur de cet « amour » pour ce livre, ce jeune auteur n’aurait plus le temps d’écrire…).
Je suis heureux d’avoir quitté la « scène » avec cette découverte qui me fait fortement espérer en l’avenir. 
Merci, M. Gaillet, de votre intérêt – mais surtout merci de nous avoir donné l’occasion de promouvoir un livre qui, en effet, laisse entendre une voix bien singulière dans la cacophonie médiatique qu’occasionne cette rentrée littéraire 2004, semblable en cela à toutes les autres…


D
ès les premiers mots, avant même l’éclosion du nom – Pierre Argan – on comprend que s’amorce un très long voyage au bout d’une zone d’ombre intérieure invaincue depuis des années. On devine qu’il va être question d’un asile et d’une folie, que s’amorce l’histoire d’un homme qui s’est dépris du monde et de lui-même. Puis qui renoue peu à peu les liens rompus. Aux deux extrémités de ce parcours, une image de mort – l’une enterrant la vie, la seconde l’amenant à renaître. Tout un symbole…

 

Il y aurait bien, çà et là, comme des peaux de récit qui, mises bout à bout, permettraient de reconstituer une « histoire » : la vie du narrateur, Pierre Argan, né en 1925, s’est brutalement interrompue en novembre 1942 quand Margot, son amour – une jeune juive artiste peintre – est poussée sous ses yeux dans un convoi en partance pour les camps hitlériens. Sa détresse est telle que son esprit cesse d’être là – son corps aussi, dit-il rétrospectivement. Pendant presque soixante ans, il végétera, absent à tout, dans un asile nommé Luz – là aussi tout un symbole que ce nom de lumière abritant un être tout entier voué à cultiver sa nuit… jusqu’au 11 septembre 2001, jour de mort qui le verra revenir à la vie. Voilà pour l’ossature première, à laquelle s’ajoutent les réminiscences d’un séjour algérien de deux ans dans la famille paternelle.

 

Mais on réalise très vite qu’appréhender Les avenirs comme un récit banal est impossible… ce n’est pas vraiment une « histoire » qui est racontée mais un effort, un lent réveil des mouvements du corps et de l’esprit, un afflux de sensations qui chercheraient des points d’appui pour se formuler, pour exister… c’est comme un long tâtonnement donné à lire en direct par les chemins étranges que tracent les mots choisis par le narrateur. Il y a certes des passages simplement narratifs – et presque tous se nourrissent de ces souvenirs algériens évoqués comme la plupart des souvenirs d’enfance – mais entre eux, rien ne se narre à proprement parler, ce sont plutôt des fils qui se tendent vers l’intangible ; c’est le souffle de la poésie qui se lève, un rythme qui joue au fil de phrases courtes presque blanchies de concision, qui disent la patiente réconciliation d’un silence et d’un corps.

 

Les avenirs, c’est au fond un hymne à l’écriture dans sa facture même – et pas seulement parce que le narrateur, jetant un pont entre ses dix-sept ans et sa vieillesse, renaît à la vie par les mots : des motifs s’y répondent, levant des échos, et d’étroites correspondances, sonores, visuelles, rythmiques… unissent les mots en un tissu par lequel le texte retrouve toute sa fraîcheur étymologique. Ce n’est plus un récit mais une sorte d’étoffe sacrée qui, par ses figures secrètes – telles les vingt-six pierres du parc liées ensemble, à la fin, en un dessin d’oiseau – chercherait à matérialiser l’imperceptible.

 

Plaine blanche ou trou noir, c’est tout un dès lors qu’il s’agit de mettre une image sur cet indicible qu’est l’absence – absence de l’aimée à laquelle répond un retrait loin en arrière de soi et tout aussi loin du monde, le comble de l’absence au cœur d’une présence pourtant physiquement avérée. Et ce texte étonnant, porté vers un au-delà du dire par les mots et tout ce qui se dessine sous eux selon l’agencement qu’on leur assigne, est comme la lente et progressive mise en couleur de ces deux valeurs, tandis que le narrateur revient à la vie en gagnant le pari des mots retrouvés…
J’ai retrouvé le temps. J’ai retrouvé ma langue noire. Je me suis retrouvé. Mon avenir recommence. J’écris, je me redonne vie. L’écriture est mon nouveau visage.
Une magnifique profession de foi qui, sous le narrateur, laisse affleurer à n’en pas douter l’émerveillement d’un auteur qui s’éprouve vivant à travers son écriture.
Une voix neuve qui mérite d’être entendue.

isabelle roche

   
 

Hafid Aggoune, Les avenirs, éditions Farrago, 2004, 147 p. – 15,00 €.

 
     

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