Grzegorz Rosinski & Yves Sente, Thorgal tome 32 : La bataille d’Asgard
Laissons définitivement Thorgal partir à la retraite
En Belgique il n’y a point de gouvernement – y aura-t-il encore un pays demain ? – mais les langues sont toujours aussi déliées et les esprits fertiles. N’en demeure pas moins le sens de la nuance et tout jugement se doit d’être étayé. C’est ici chose faite, et bien faite. En accueillant ce nouveau chroniqueur venu du plat pays, nous le voyons ouvrir le bal avec cette rubrique qui terrorise autant qu’elle fait saliver en souhaitant une bonne et méritée retraite à ce vieux Thorgal…
Thorgal, on aime ou on n’aime pas. Certains reprochent à la série sa longueur, sa complexité et sa propension à se prolonger encore et toujours. De toute évidence, Thorgal aurait eu, au vu de ses nombreuses et incroyables aventures, maintes occasions de blanchir sa soyeuse chevelure de jais. Après trente albums, Van Hamme et Rosinscky, le duo originel, en est arrivé à la même conclusion. A la retraite l’enfant des étoiles, au charbon Jolan, le fils surdoué et magicien sur les bords. Ce fut également l’occasion pour Sente de reprendre en main le scénario de la célèbre série.
Venons-en aux faits. Que penser de ce nouvel opus ? Pas grand chose de positif. Tout cela sonne fort creux. Pourtant, je partais sur de bonnes bases, étant un fan de la première heure.
Nous avions abandonné le pauvre petit Jolan à la fin de l’épisode précédent. Il venait d’être élu par Manthor, ennemi des dieux, pour diriger son armée de soldats/poupées. Armé du bouclier de Thor, il ne faisait nul doute sur les intentions de son mentor. Quant à Thorgal, il se lançait corps et âme à la suite des kidnappeurs de son fils, réincarnation d’un mage surpuissant et maléfique.
Bref, il allait y avoir de l’action. Le tome trente-deux reprend donc là ou le trente-et-unième nous avait laissés. Jolan se lance à l’assaut d’Asgard pour voler une pomme garantissant à la maman de Manthor son immortalité et Thorgal continue sa poursuite.
En y repensant, l’originalité du titre aurait du nous mettre la puce à l’oreille. La bataille d’Asgard, ça annonce une bataille, dans le domaine des dieux… Et ça, on s’en doutait depuis la fin du dernier épisode. Bref passons, la série n’a pas souvent bénéficié de titre aux envolées lyriques reconnues, et s’est souvent contentée du minimum. Mais jadis, on n’avait pas cette impression de connaître dès la couverture le nœud de l’intrigue. Certes, Le bouclier de Thor, pour un tome dans lequel Jolan était amené à se procurer frauduleusement ledit bouclier, c’était déjà assez convenu. Mais cette fois-ci, plus le moindre petit élément de mystère.
Une fois ce petit détail évacué, nous voici plongés tout de go dans l’univers sombre et complexe du héros du nord. Du côté du dessin, rien de nouveau sous le soleil, Rosinscky est totalement converti à son nouveau style dit de « peinture directe », et produit des illustrations d’une grande qualité. A l’opposé, la scénarisation subit un changement radical. Alors que Thorgal peinait depuis toujours à atteindre ses buts modestes, ils semblent comme son fils avoir investi dans une patte de lapin. Tout est simple et on aurait presque l’impression qu’un gentil organisateur se cache derrière tout ça pour s’assurer que tout se passe pour le mieux.
Jugez plutôt, le blondinet dispose d’une armée multi-compétente parfaitement adaptée à la chasse au géant (qui par un heureux hasard se trouve être les soldats du nouveau grand méchant, Loki), du bouclier conçu pour passer un déluge de feu et de la couleur de cheveux qui plaît à la déesse dont il doit obtenir les faveurs. C’est gros et encore une fois fort convenu. J’évite même de vous parler du nouveau copain du paternel, tombé du ciel lui aussi.

Vous l’aurez compris, tout est trop facile, comme si Sente avait voulu évacuer cette histoire rapidement sans multiplier les tomes. Pourtant, compact ne rime pas avec profond. Et c’est bien là le souci. On aurait préféré que le récit soit étiré afin de permettre au choix un peu plus d’enjeu dans la fameuse bataille, de réflexion dans le jugement d’Odin, ou d’hésitation dans la décision de la déesse aux pommes. Scène totalement ratée d’ailleurs, dans laquelle on sent Sente tenté par le quasi-érotisme et rattrapé in extremis par sa conscience commerciale.
Pour résumer, on se trouve face à un récit vide, convenu et sans enjeu. Mais pire que tout, on ressent une vague impression de bâclé. Tout d’abord quand Odin, décrit comme borgne dans toutes les légendes nordiques (et même sur Wikipedia, c’est pour dire !), apparaît les deux yeux grands ouverts. Ensuite quand certains personnages répètent à quelques mots près la même réplique dans plusieurs cases.
En conclusion, doit-on brûler ce tome trente-deux ? Non, car quand on brûle des livres, on finit par bruler des hommes. Doit-on l’acheter pour autant ?
C’est à vous qu’il convient de prendre cette décision. Intrinsèquement il ne vaut pas vraiment la peine, mais quand on dispose de toute la collection… Il vous suffit juste d’espérer que le suivant sera d’un autre acabit, dans le cas contraire, je crois que nous serons nombreux à laisser définitivement Thorgal partir à la retraite…
Quentin Martens
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Grzegorz Rosinski & Yves Sente, Thorgal tome 32 : La bataille d’Asgard, Lombard, novembre 2010, 48 p. – 11,95 € |
