Gregor von Rezzori, Les Morts à leur place

Gregor von Rezzori, Les Morts à leur place

A recommander sans réserves aux cinéphiles, aux apprentis cinéastes, aux amateurs d’histoires à scandale et à ceux qui prisent la littérature de haute volée

En fait de livres de cinéma, on peut difficilement trouver un texte comparable à celui-ci : le journal de tournage d’un grand écrivain auquel Louis Malle avait attribué un rôle de troisième couteau dans Viva Maria. C’était l’époque bénie où une grosse production internationale pouvait être réalisée par un garçon de la Nouvelle Vague, et réunir des vedettes aussi peu compatibles que Brigitte Bardot, Jeanne Moreau et Paulette Dubost, mais aussi une bande de personnages inénarrables dont Poldo Bendandi, restaurateur romain promu acteur en vertu de son physique, et Rezzori lui-même, qui comptait passer du bon temps au Mexique tout en vendant à la presse des reportages croustillants.
Initialement, le chroniqueur et le cinéaste étaient liés d’amitié ; au bout de quelques mois d’un tournage pénible pour toute la troupe, ils en étaient à couteaux tirés, Rezzori ayant divulgué entre-temps les conflits et les mécomptes susceptibles d’intéresser le grand public, sans ménager Malle qui avait cru s’assurer en lui une sorte d’agent de publicité.

Dans Les Morts à leur place, l’écrivain raconte par le menu, sur le mode satirique où il excelle, les efforts laborieux du réalisateur pour tirer un film drôle d’un scénario n’offrant que de l’humour involontaire, son incapacité de gérer les vedettes rivales, et l’ensemble des déconvenues qui ont fait que l’équipe se retrouve comme prise en otage par un projet auquel plus personne ne croyait, mais où l’on avait trop investi pour pouvoir se permettre de le laisser tomber.
Au fil des épisodes toujours plus lamentables et comiques du récit, Rezzori donne au lecteur une idée très précise de tout ce qui peut poser des problèmes au cours d’un tournage, si bien qu’on en vient à se féliciter que Malle ait fait la bêtise de l’engager : sans cela, on aurait été privé d’un ouvrage des plus instructifs (et hilarants) qui aient jamais été écrits sur le cinéma.

Point n’est besoin de (re)voir la comédie ratée qu’est Viva Maria pour profiter pleinement de cette lecture où se trouvent réunies quantité d’informations significatives, mêlées à des portraits bien enlevés de personnages réellement existants, avec le brio propre à Rezzori, un écrivain surdoué pour muer des anecdotes en narration digne d’un vrai roman.
Le livre est à recommander sans réserves aux cinéphiles, aux apprentis cinéastes (qui pourront y relever toutes les erreurs à ne pas commettre dans ce métier), aux amateurs d’histoires à scandale et à ceux qui prisent la littérature de haute volée : personne ne risque de le lâcher ou de regretter de l’avoir lu.

a. de lastyns

   
 

Gregor von Rezzori, Les Morts à leur place (traduit de l’allemand par Jacques Lajarrige), Le Serpent à plumes, octobre 2009, 295 p. – 19,00 €

 
     
 

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