Graham Masterton, Corbeau
Pour les Amérindiens, Corbeau est une entité maléfique qui détruit peu à peu ses victimes en s’opposant à leur bonne fortune
L’aile noire du porteur de poisse
Notre imaginaire collectif n’est guère tendre avec le corbeau. Quelle qu’en soit la raison – son plumage noir ? son croassement discordant ? – il véhicule une cohorte de représentations négatives. La langue française n’a d’ailleurs pas manqué de faire glisser l’oiseau vers l’esprit vicieux dont la distraction favorite consiste à fouiller dans les petits secrets de ses concitoyens pour mieux se répandre en calomnies à leur endroit. Pour les Amérindiens, Corbeau est une entité maléfique qui ronge ses victimes petit à petit en s’opposant à leur bonne fortune et les précipite ainsi dans la ruine et le malheur.
Corbeau est un charognard, qui prend la chance des gens. Il la prend morceau par morceau. D’abord vos moyens d’existence, ensuite votre maison, ensuite les êtres qui vous sont chers, enfin votre bonheur. Et lorsque vous n’avez plus rien, il vous prend, il vous met en pièces, il vous éventre, et il se nourrit de votre désespoir absolu.
Holly Summers, assistante sociale au service de la protection de l’enfance à Portland, fera la terrible expérience de ce maléfice après avoir envoyé en prison un Indien qui avait battu son fils de cinq ans presque jusqu’à la mort afin, dit-il pour sa défense, de le soustraire à l’emprise d’un démon. Or ce père indigne était alcoolique et s’était déjà distingué par ses hallucinations paranoïdes. Une fois la sentence rendue, il appelle la malédiction de Corbeau sur la jeune femme. Mais Holly est impliquée dans d’autres affaires, tout aussi sordides. De plus, devenue totalement sourde dans son enfance, elle a développé un don d’une exceptionnelle acuité pour lire sur les lèvres qu’elle met sporadiquement au service de la police de Portland. Elle se trouve ainsi mêlée à un projet d’assassinat… En même temps que Holly paraît ressentir l’emprise croissante de Corbeau, le récit déroule un implacable enchaînement de détails qui, de rouage en rouage, dessine la catastrophe à venir. Les incursions dans la subjectivité tourmentée de Holly sont menées de telle sorte qu’il est rigoureusement impossible au lecteur de déterminer s’il est confronté à des phénomènes ressortissant réellement au paranormal, ou bien s’il assiste à une simple succession funeste mais logique de circonstances tandis que l’héroïne, fragilisée par ce qu’elle vit au jour le jour, sombre dans une sorte de folie.
On retrouve à l’œuvre ici des thèmes déjà présents dans Les Papillons du mal : une malédiction issue d’une mythologie non occidentale, un récit qui laisse le surnaturel à l’état d’ombre et contraint le lecteur à hésiter entre troubles psychologiques et ensorcellement effectif. En matière de narration, Corbeau montre ce même art de disséminer moult allusions à diverses affaires étrangères à l’intrigue principale… pour mieux les récupérer tout au long du récit et les y agréger avec une logique imparable. Autant dire que l’attention du lecteur ne doit jamais se relâcher ; tâche compliquée encore par une propension à la description systématique – lieux, vêtements, aspect physique – et par un attachement constant aux détails anodins du quotidien – mets absorbés au cours de tel ou tel repas, rues et avenues parcourues… etc. Nous avons donc entre les mains un roman remarquablement construit – avec une mention spéciale pour le dénouement, qui floue les apparences d’une manière magistrale, et dont les deux dernières lignes, non contentes d’apporter, seules, l’ultime conclusion du récit, brisent net nos habitudes de lecture.
Il n’en reste pas moins que bien des défauts d’écriture sont à déplorer, qui posent, comme trop souvent hélas, la question cruciale de la traduction. Jusqu’où le traducteur peut-il aller dans sa transcription du texte original ? les limites entre respect du style de l’auteur et concessions à consentir au nom de la lisibilité dans la langue de traduction sont à redessiner sans cesse – et c’est bien là ce qui incombe au traducteur. Aussi ne peut-on manquer d’être agacé par des phrases du genre : Holly alla aux toilettes pour faire un brin de toilette. Encore que ce genre de répétition assez maladroite prête plutôt à sourire. En revanche, lorsqu’on lit à trois reprises dans un roman somme toute assez court, que l’héroïne, totalement sourde, entendit une femme hurler dans la rue, des éclats de rire derrière une porte ou la sirène d’un bateau… il y a de quoi être troublé ! et ce d’autant que le monde silencieux dans lequel évolue Holly, les points de repère qu’elle se crée ou encore les angoisses spécifiques à son handicap sont, par ailleurs, fort bien décrits… Sans doute Graham Masterton n’est-il ni Shakespeare ni Edgar Poe ; peut-être a-t-il bel et bien écrit she heard [elle entendit en anglais]. Mais alors, ne revenait-il pas au traducteur de repérer l’énorme bourde et d’y remédier ? Il est certes toujours délicat d’opérer des changements dans un texte original, mais lever les éventuelles incohérences est un devoir, même s’il n’est pas toujours possible de consulter l’auteur à leur sujet.
isabelle roche
![]() |
||
|
Graham Masterton, Corbeau (inédit, traduit par François Truchaud), Fleuve Noir « thriller fantastique », 2004, 224 p. – 6,50 €. |
||
