Gilbert Keith Chesterton, L’œil d’Apollon
Un huitième volume bien étranger au fantastique, mais par lequel on comprend pourquoi Chesterton fut tant apprécié de Borges
Si le volume précédent de « La Bibliothèque de Babel », signé Jack London, étonnait par sa faible coloration fantastique, celui-ci étonnera davantage encore car aucun des textes qui le composent ne peuvent prétendre à cette étiquette. Ce sont en revanche de petits joyaux de nouvelles policières, très fortement teintées d’humour et que l’on peut sans trop de crainte qualifier de parodies. La drôlerie y est en effet omniprésente, véhiculée par des images et comparaisons inattendues, piquantes, élégamment forgées – ainsi deux personnages marchant de conserve, un grand et un petit, sont-ils comparés au beffroi du Parlement s’élevant orgueilleusement au-dessus de l’humble échine de l’abbaye. Ailleurs, on découvre un professeur Hirsch ressemblant à un radis avec sa grosse tête et son corps fluet. Et comment ne pas jubiler face à la caricature qui est dressée, à travers Kalon (« L’Œil d’Apollon »), de ces mages de pacotille qui profitent de la crédulité du bon peuple ? Comment être insensible à la délectable mise en valeur du ridicule de tel club ultra-select et de ses membres dans « Les Pas dans le couloir » ?
La parodie se précise si l’on considère la paire que forment le père Brown et son ami Hercule Flambeau – un prêtre et un « privé » au passé houleux – héros des quatre premiers textes. Outre les traits drolatiques, dans leur physique comme dans leurs attitudes, qui leur sont attribués, on note très vite qu’ils inversent les valeurs habituellement en vigueur dans les œuvres auxquelles se réfère manifestement Chesterton – ces polars à énigme où apparaît un couple d’enquêteurs ou bien un détective amateur dont les talents humilient la police officielle : le « privé » ordinairement surdoué tient ici le rôle occupé par l’inspecteur de Scotland Yard, par exemple chez Agatha Christie ou Arthur Conan Doyle, tandis que celui d’amateur éclairé mouchant l’enquêteur patenté revient à l’ecclésiastique. Et puis le grand Flambeau, de nationalité française, n’est-il pas comme un anti-Poirot ?
La dernière nouvelle, « Les trois cavaliers de l’Apocalypse », ne présente pas la moindre figure d’enquêteur, officiel ou amateur. Mais, colorée d’un humour de même nature, elle repose sur une énigme analogue à celles que doivent résoudre Brown et Flambeau – un de ces subtils problèmes de logique sur lesquels les fins esprits aiment à exercer leur sagacité, que d’aucuns apparenteront à ces terribles « problèmes de robinet » ou de « trains qui se croisent » devenus archétypes caricaturaux des devoirs scolaires.
Si l’ombre du surnaturel ou de l’étrange est plus que ténue dans ce recueil, il offre en tout cas matière à comprendre pourquoi Jorge Luis Borges écrit dans sa préface qu’aucun écrivain, peut-être, ne [lui] a procuré autant d’heures heureuses que Chesterton…
L’on pourrait ajouter pour conclure que ce livre, par sa présence dans « La Bibliothèque de Babel » et sa place dans l’histoire des littératures policières, a bien de quoi déclencher une réflexion sur la parenté de genre entre fantastique et policier – une piste que suffit à ouvrir le nom de Poe, cité opportunément par Borges. Mais c’est là un trop vaste champ dont on ne peut, ici, que suggérer l’approche.
Je ne redirai pas céans l’insigne jouissance que j’éprouve à lire, à manipuler, à ranger sur mes étagères ces volumes de « La Bibliothèque de Babel » ; il me faut cependant regretter, pour ce huitième volume, une quantité non négligeable de fautes – avec une belle brochette page 47 […] que les, gens pressés lez considéraient… et, en bas de page, -cuisinieravait – , et un colonel Pound qui, dans les dernières pages de la quatrième nouvelle devient le colonel Pond, comme si s’opérait une inopportune osmose avec le personnage de la dernière nouvelle, M. Pond… Le texte de la première édition française – une traduction de Jean Dutourd, académicien, tout de même… – n’aurait-il donc pas été relu comme il l’aurait mérité ? Qui aime bien châtie bien, dit-on – et qui adore châtie mieux encore…
isabelle roche
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Gilbert Keith Chesterton, L’œil d’Apollon (Textes choisis et présentés par Jorge Luis Borges, traduits par Jean Dutourd de l’Académie française à l’exception de « The Three Horsemen of Apocalypse » – Introduction de Borges traduite par Corinne Hernandez), coédition FMR/Le Panama coll. « La Bibliothèque de Babel » (n° 8), septembre 2008, 168 p. – 21,00 €. |
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