Georges Bataille & Damien Daufresne, L’être indifférencié n’est rien

Georges Bataille & Damien Daufresne, L’être indifférencié n’est rien

L’étrange communauté

Pour parachever L’être indifférencié  de Georges Bataille, Damien Daufresne ne limite pas le dessin à une variété de l’illusion, de la prestidigitation. Ses jeux d’ombre en parfaite adéquation avec l’œuvre de l’écrivain suggèrent la complexité de ce que le regard croit voir et qui lui échappe. La  » chose  » ne gît pas sous le voile. L’abstraction en révèle d’autres plis et replis, d’autres traits et retraits : elle déshabille l’être infiniment. De tels des dessins ne sont en rien des linceuls. Pas même ceux de l’agonie d’une petite mort. Dans le jeu du noir et blanc, ce qu’on entrevoit est de l’ordre de l’écharpe, de l’escarpement. Ne restent que des traces auxquelles Damien Dufresne accorde une cosmétique particulière : il ordonne et désordonne, cache et dévoile. Il désigne en écho à Bataille l’arrangement d’une harmonie distanciée qui se moque des lois du visible.

S
urgit une  » variété  » de l’être là où divers chevauchements troublent le regard. Eclatent ou résistent des recoins, des replis, des zones instables, des régions denses, compactes, d’autres plus fines. Ce sont parfois ses zones noires, parfois des zones blanches. Elles explosent, fusent ou fuient. L’ordre de la biffure est donc nécessaire dans des lueurs d’aube ou d’ultime crépuscule. L’être y trouve paradoxalement une présence personnalisée. Dès lors, ce que les mots de Bataille ouvrent dans le corps « indifférencié » – et pour permettre sa renaissance – prend un autre sens. Et si, comme Blanchot l’évoque au sujet de l’auteur, « la nudité du mot écrire, égale à l’exhibition de celle qui fut une nuit et pour toujours Madame Edwarda » (in Le renversement éternel, Minuit, 1983, p.91), l’art de Daufresne porte par « réflexion » vers ce que l’écriture pourrait voiler ou altérer. L’abstraction du dessin renforce la vérité ultime mais elle-même abstractive de l’écriture qui intime l’ordre de Mme Edwarda :  « tu dois regarder, regarde ».

Pour autant, le dessin laisse le mystère entier. Il n’a rien de trivial, impudique. Il ne représente (retrace) pas le corps mais le présente (trace). Surgit une nudité grouillante, fiévreuse, proche de la pulsation cardiaque et organique du sexe. L’artiste met au dehors la violence du dedans en ce qui tient du « sacrifice de l’intégrité d’un organisme » (L’érotisme, OC X, p. 28). Ce sacrifice abstrait mais c’est un sacrifice tout de même par lequel le dessin s’oppose à l’état fermé, c’est-à-dire à l’état d’existence discontinue. Comme l’écrit Bataille, il « révèle la quête d’une continuité possible de l’être au-delà du repli sur soi » . Et ce, dans la contestation mutuelle et en une communauté étrange du pouvoir d’écrire et du pouvoir de dessiner.

jean-paul gavard-perret

Georges Bataille et Damien Daufresne, L’être indifférencié n’est rien, Fata Morgana, Fontfroide Le Haut, 2013, 24 p. – 450,00 €.

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