Frederika Fenollabbate, Les Anges de l’Histoire

Frederika Fenollabbate, Les Anges de l’Histoire

Corps écrits

Frederika Fenollabbate ressemble à la Laure des Ecrits : Tout Hegel comparé à elle peut aller se coucher. Et bien des fictions avec. L’auteure n’a rien à réconcilier. Pas même elle-même. Déchirée entre ses contradictions, elle marie néanmoins  le trivial et le sublime. Rentrer dans Les Anges de l’Histoire revient à traverser une frontière, s’engager dans une masse ou des sables mouvants par la voie des temps et des mondes, ceux d’un poids énorme de chaos quasi extratemporel. Pour autant, ce livre hirsute n’a rien d’un livre baroque. Certes l’intime « calientissime » y côtoie l’épique : mais l’écriture de Frederika Fenollabbate invente une assise à ce qui aurait pu ne pas en avoir.
L’auteure y mêle les registres des langues : dès qu’un mouvement, un souffle, une attente emportent vers le lyrisme d’une explosion amoureuse, l’auteur en casse les débordements, les possibles et provisoires achèvements. Il suffit par exemple que la narratrice donne voix aux pensées intérieures du héros (Soledad) pour accorder au lieu propice aux délices une autre vision : « La Vendelée c’est un hameau de merde ». L’horreur ou la volupté brisent l’équilibre attendu et le cours presque perpétuel de cette odyssée littéraire qui ne cesse de s’achever et de reprendre en avalant le virtuel comme la réalité.

Les temps se mêlent et emportent dans un fleuve Amour aussi excentrique que canalisé. L’œuvre devient un mille-feuille de déviances, d’équilibres et de déséquilibres, une anagramme d’un secret incommensurable. Mais à la métaphysique (l’autre forme du néant) fait place la physique. L’érotisme acquiert en contre-coup une puissance rare et devient armure face aux destructions. Et il n’est pas que  » l’alignement des phallus qui renvoie très fortement à la pensée de l’amour « . Ce dernier n’est d’ailleurs plus une pensée en axiomes mais une suite d’actes. Vu et évoqué à travers la femme, chaque effeuillage de sa rose vibre en des jeux qui tordent le coup au romantisme basique, comme le roman claque le bec à la frileuse fiction française.
Après une escale aux côté de Madame de Pâle, le héros va trouver auprès de Gershom une autre figure de l’amour. Et le roman devient celui de la construction, d’un apprentissage et d’une initiation mais qui ne se limite pas à un monde univoque. Si bien que Les Anges de l’Histoire pourrait devenir à la littérature du temps ce que fut Le Rouge et le Noir au XIXème siècle. Il est fait bien plus pour les happy few chers à Stendhal que pour les liseurs et liseuses du commun de la fiction. Celle de Frederika Fenollabbate est aussi sublime que dégoutante.

Soledad, en nouveau chevalier errant, parcourt des mondes des profondeurs et des abîmes dans lesquels le réel se retrouve en perpétuelles reconstructions et déconstructions au sein d’un magma du « grand nulle part de la vie » où l’on s’enfonce, « s’emphalle ». Mais le lecteur est tout autant « le boyau infini obscur qui se fait prendre ». Avec délice. La précision est importante. Et qu’importe la nature des pirates ou des renardes.
En ce sens, une telle fiction est architecturale et archétypale : elle ramène à la fiction première en son Odyssée. Cervantès n’est pas oublié. Joyce non plus. Pas plus que Klossowski et Virginia Woolf. Frederika Fenollabbate pousse comme eux la fiction un peu plus loin en ouvrant le corps romanesque au corps – et pas seulement celui du monde mais celui de la chair jouissante – en une exposition que n’aurait pas reniée Artaud même si l’auteure cultive au sein de la catastrophe plus de solarité. Les révélations physiques se succèdent et les anges retrouvent une double vie à la faveur d’expériences douloureuses et extatiques. Le chaos est en fusion mais peu à peu il se déroule dans un continuum que l’écriture rend inaliénable.

L’amour reste capital jusqu’au bout. Mais sa « formentation » est le fruit de déformations ou de renversements des règles et des genres. L’auteur semble retirer de sacs poubelles les gravats du monde pour donner à travers les mots des traverses jusque là presque impensables. Elles ressemblent à des diagonales des fous et des sexes. Et si Soledad est le héros « exemplaire », la femme reste la vierge-mère-pute vénérée, vulve de toutes les énergies. Elle sublime le sens de la mort et de la vie car elle en possède la clé : celle qui ouvre au lieu d’enfermer.
A la fin, dans la confusion des genres, elle rappelle à l’essentiel : « je ne veux pas t’avoir mais comme je t’aime je veux t’être ». Qu’importe les bourreaux et les affres du monde. On comprendra que ce roman de l’amour reste celui du monde, il a l’odeur et la voix d’une femme qui le déchire pour le reconstruire autrement.

lire notre entretien avec l’auteure

jean-paul gavard-perret

Frederika Fenollabbate, Les Anges de l’Histoire, Editions Réseau Tu Dois, Paris, 2016, 394 p. 

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