Florence Andoka, Rouge Kusama
Rouge pour tout dire et tout montrer
Rive de l’Extrême Orient d’une part, de l’autre mère de l’Occident de l’outremer. Continent de la femme abandonnée et étrangère avec de la poudre sur ses joues et du noir aux paupières. Sa lourde chevelure d’enfant crée des courants sinueux. ils auraient pu suivre les pinceaux d’un peintre calligraphe. Mais se cache une autre réalité. Le corps épanoui en bataille. La femme reste forte, sauvage et libre en dépit de celui qui la désire. Elle s’impose en devenant sublime dans ses diverses mises en scène dont le rouge est le « lieu ».
De cette artiste (Yayoi Kusama), Florence Andoka invente un éloge remarquable. Celle – si rebelle – qui explora le corps, le sexualité, le genre, la répétition et l’identité est comme enchantée par l’écriture de l’auteure. Tout est évoqué de sa douleur et de sa force pour tout suggérer et montrer mais sans jamais forcer sur de « gros » effets de style. Tout reste en un exercice exceptionnel.
L’auteure se voue à une telle créatrice, se raccorde au beau domaine d’un art plus qu’érotique avec introduction de morceaux de musique des mots du texte pour casser le silence et afin que, loin d’un libertinage, se dise une sorte de noblesse. Précision, finesse, admiration donnent l’impression parfois de se retrouver avec une telle artiste. Jaillissent par la poésie toutes les sensations éprouvées par le corps de Kusama pleinement présente, explicite.
Si bien que la littérature devient ici le fondement d’une nouvelle subjectivité de l’artiste et son dévoilement dionysiaque. Tout est mis en place pour lutter contre l’évidence du cogito cartésien. Il s’agit désormais d’accéder à cet autre niveau de conscience que sont le corps, ses organes afin que tout soit bien scellé et bien clos en dévers de masochisme et selon une expérimentation destinée à révéler les plaisirs de la chair.
Le corps n’est donc pas une notion, un concept, mais un ensemble de pratiques, une quête sans fin mais provisoire de la sensation. Son étendue est celle de toutes les émotions extrêmes susceptibles d’être vécues. Si bien que ce que Florence Andoka nomme une hypothèse phénoménologique et artistique est celle du corps vécu comme absolu. Il revient à lui tout entier même si l’esprit de création et l’imaginaire de la Nippone s’incorporent. « Un rêve se jette à l’eau pour y rencontrer quelque créature qui la ramène à sa viande », dit celle qui la dévoile en monstre sacrée et non en putain respectueuse. Le rouge est mis. Et émis.
jean-paul gavard-perret
Florence Andoka, Rouge Kusama, Editions de La variation, coll. regard(s) 2024, 102 p. – 15,00 €.