Fédor Dostoïevski, La Femme d’un autre et le mari sous le lit
Neuvième pierre du vaste édifice qu’a entrepris de bâtir Julien Védrenne à la mémoire du grand écrivain russe
Pour une présentation de l’ensemble du « dossier Dostoïevski » dont cet article constitue le neuvième volet, lire notre article d’introduction, où figure la liste des oeuvres chroniquées.
La Femme d’un autre et le mari sous le lit (Tchoujaia jéna i mouj pod krovation en russe) est le neuvième des récits de Fédor Dostoïevski écrit en 1848 et sous-titré « Une aventure hors du commun ». C’est une nouvelle de soixante-seize pages, publiée ici avec une couverture illustrée d’une peinture de l’artiste français Louis-Léopold Boilly (1761-1845). Ce texte s’agrémente d’une courte présentation (deux pages) d’André Makowicz où l’on apprend qu’il faisait partie du premier grand projet de Dostoïevski, ses Carnets d’un inconnu.
C’est en 1860 que La Femme d’un autre et le mari sous le lit est paru sous cette forme. Il s’agit en effet la réunion de deux nouvelles, La Femme d’un autre (sous-titrée « Une scène de rue ») et Le Mari sous le lit (sous-titrée « Une aventure extraordinaire ») bien écrites, elles, en 1848. De respectivement 27 et 41 pages, La Femme d’un autre et Le Mari sous le lit ont un sujet commun : l’adultère.
Le récit est traité sur le ton de la farce. Les dialogues y ont une place prépondérante, raison pour laquelle on a longtemps cru que c’était une œuvre faite pour être jouée au théâtre. Le ridicule des deux situations mises en avant n’est pas sans rappeler le côté vaudeville de Polzounkov. Jugez-en par vous-même.
La première partie – La Femme d’un autre – est un long dialogue entre deux gentilshommes, que l’on soupçonne fortement d’être le mari et l’amant d’une femme qui vient de s’engouffrer dans un immeuble. Elle ne peut manquer de repasser par là ou là. C’est pourquoi le « mari » fait appel à « l’amant » pour cerner toutes les issues possibles.
Ils finissent par s’introduire à leur tour dans l’immeuble et aller sonner à l’appartement où la femme n’a sûrement pas manqué d’entrer. Le bagou de la dame fera que son mari sera bien confondu et que l’on comprendra aisément qu’en fait d’amant, elle en a deux. Celui de la rue et celui de l’appartement. La « pièce » s’achève sur un dialogue des plus ridicules entre nos deux premiers protagonistes à propos des caoutchoucs à l’intérieur des bottent qui font suer les pieds !
La deuxième partie – Le Mari sous le lit – est aussi, pour l’essentiel, un dialogue entre deux hommes, arrivés par le plus grand des hasards sous le lit d’une honnête femme alors même que son vieux mari revient dormir plus tôt que prévu.
L’un d’eux est jeune, impudent et agile, l’autre vieux, ridicule et empâté. Dès le début, on sait quelle va être la victime de cette farce. Notre vieil empâté. Dans ce texte, Dostoïevski prend un malin plaisir à osciller entre situations ridicules – nos deux hommes sous le lit se battent presque sans discontinuer – et tragiques – la femme manque d’être déshonorée et son chien, Amichka, finit mort, dans la poche du ridicule Ivan Andréevitch. Quarante pages à peine et l’on passe par toutes les situations les plus incongrues à partir d’un monstrueux quiproquo : nos deux compères réfugiés sous le lit sont bien mari bafoué et amant. Ils se sont simplement, et tous les deux, trompés d’un étage !
Bien sûr, on est loin du Dostoïevski tragique du Double ou de l’écrivain romanesque des Pauvres gens. L’on apprend néanmoins, dans la présentation d’André Markowicz, qu’au moment où parut ce récit, l’essayiste radical Nicolas Gavrilovitch Tchernychevski (1828-1889), l’un des raznotchintsy (« sans rang »), auteur de Que faire ? – un texte qui paraîtra en 1863 dans la revue Le Contemporain, qui avait piblié en 1847 Un roman en neuf lettres – …écrivait férocement, dans son journal : « Lu Le Mari jaloux… Cela m’a un peu ragaillardi de Dostoïevski et de ses semblables ; c’est quand même un progrès par rapport à ce qu’il faisait avant, et, quand ces gens-là ne prennent pas de sujets trop hauts pour eux, ils peuvent être bons et même charmants. »
j. vedrenne
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Fédor Dostoïevski, La Femme d’un autre et le mari sous le lit (Traduction d’André Markowicz), Actes Sud coll. « Babel » (vol. n° 92), 1994, 76 p. – 5,00 €. |
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