Etgar Keret, Un homme sans tête et autres nouvelles

Etgar Keret, Un homme sans tête et autres nouvelles

Un événement anodin vient à l’encontre des idées reçues… Etgar Keret invente au fil des lignes un angle exceptionnellement percutant

Etgar Keret est un auteur prolifique et divers : journaliste, caricaturiste, auteur de bandes dessinées, il est aussi réalisateur – il a obtenu de nombreux prix pour son long métrage Skin Deep. Après les succès de La Colo de Kneller et de Crise d’asthme, l’auteur nous livre à nouveau un recueil de nouvelles au vitriol.

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’une écriture étonnamment moderne et vive, ces nouvelles se laissent lire avec assiduité. On entre dans un rythme nouveau, dans un jeu de mots entre réel et transports irrationnels. Pourtant ce qu’il nous raconte nous ressemble. Les personnages qu’il invente et dont souvent il nous donne à penser qu’ils appartiennent à son entourage – mais est-ce réel ? – traversent des péripéties aux frontières du conte fantastique. Seulement, cette proximité de l’âme que l’auteur nous dépeint simultanément nous les rend singulièrement proches.

Loin de n’être qu’un portraitiste de plus, il sait nous faire percevoir aussi ce qu’est Israël aujourd’hui, quelque chose de l’humain là-bas nous transperce. Quelque chose d’ubuesque aussi dans les événements qui bouleversent ces vies croisées et transposées. Souvent, il ne s’agit que d’un fait anodin qui vient à l’encontre des idées reçues : ce qu’il invente sous nos yeux, au fil des lignes, n’est rien moins qu’un angle de vue exceptionnellement percutant. On se surprend parfois à envier la subtilité de cette intelligence, on se rappelle aussi des situations communes mais sous un nouveau jour, plus vif que celui dont on avait souvenir. S’installe alors une forme d’envie, mais aussi cette jouissance du lecteur face à ce qui, écrit, percute et fait vibrer – ce à quoi l’on reconnaît les auteurs de talent.

P
arfois on découvre aussi des lieux, des habitudes propres à Israël. Des jeux de mots intraduisibles que l’on ne peut qu’imaginer. C’est dommage, mais le plus souvent, après une déroute passagère, cet univers nous aspire et nous entrons de plain-pied dans ce monde cruel et incertain où l’homme, la femme, l’enfant, sont tour à tour malmenés par des contingences qui nous sont ici inconnues. Qu’il se place du point de vue social, politique ou même militaire, qu’il nous parle du père, du frère ou encore de la maîtresse voire de l’animal de compagnie tant aimé, Etgar Keret sait toucher juste : au point de tension.

Tangente entre le monde réel et celui, onirique ou cynique, qu’il invente, ces textes nous font retrouver des souvenirs enfouis ou des pensées obscures que l’on a pourtant bien eues. Là, il nous arrive d’endosser le mauvais rôle, mais qu’importe puisque cela témoigne d’une grande perspicacité sur ce qu’est l’être humain.

Alors les lieux et les anecdotes qui nous sont inconnus se laissent finalement absorber, nous nous y retrouvons. Chaque nouvelle apporte son lot de friandises – qu’aura-t-il encore inventé – et chaque fois nous sommes surpris et emportés. Son humour, ou plutôt sa vision du monde, n’est pas cosmogonique mais microcosmique : elle est attachée à l’endroit où il vit, à ses racines et sa culture, et malgré cet angle précis qui pourrait nous le rendre distant, l’infiniment petit de ce qu’il raconte nous semble universel.

karol letourneux

   
 

Etgar Keret, Un homme sans tête et autres nouvelles (traduites de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech), éditions Actes Sud, septembre 2005, 203 p. – 18,00 €.

 
     
 

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