Esquisses viennoises – 55e Festival de Sarlat
Claude Aufaure porte sur scène quelques-unes des Esquisses viennoises de P. Altenberg. Un beau moment de poésie…
Vienne, Autriche, fin du XIXe siècle… Alors que l’empire austro-hongrois traverse ses ultimes années dorées et que la vie artistico-intellectuelle bat son plein, Peter Altenberg se promène, médite, rêve, se joint dans les cafés aux jeunes artistes de l’époque – et saisit à coups de phrases taillées avec autant de précision que le serait une pierre fine des saynètes dont il a été témoin, des portraits, des réflexions personnelles… Il écrit ainsi au fil des jours de petits textes – des sortes de poèmes en prose qu’il confie à son éditeur quand il en estime le nombre suffisant pour constituer un livre. On imagine mal ces Esquisses portées à la scène – sauf à être simplement lues, et vivifiées par une voix de comédien.
Claude Aufaure a pourtant relevé le défi… Pendant une heure il devient le porte-parole non pas d’Altenberg mais de quelques personnages qu’il a croqués, et esquisse à son tour des moments viennois d’autrefois avec pour seuls accessoires un banc, une chaise, l’espace scénique à l’entour, et son talent de comédien.
Dans le jardin de l’ancien couvent Sainte-Claire, tandis que Jean-Paul Tribout évoque la Vienne brillante où vécut Altenberg, les grandes figures qu’il côtoya – Klimt, Schiele, Schnitzler, Freud… et tant d’autres – Claude Aufaure est là, installé sur le banc en une pose un rien nonchalente, vaguement souriant – une demi-présence, comme si le tableau vivant qu’il compose ainsi participait d’un autre monde, d’une autre dimension.
Tel un pont-levis déployé pour que l’on puisse rejoindre cet autre monde qui va occuper la scène, un morceau de musique annonce que la représentation commence – curieux morceau en vérité, dont on attend qu’il donne la couleur générale du spectacle et qui paraît, a posteriori, un peu trop ample, trop solennel, gonflé d’une puissance dramatique disproportionnée par rapport à l’atmosphère générale que va peu à peu instaurer Claude Aufaure.
Aucun indice ne rappelle l’âge d’or viennois ; pas même le costume : le comédien porte une simple chemise blanche, une veste et un pantalon un peu lâches au corps, taillés dans un tissu brun d’apparence souple. De la nostalgie déjà, dans cette tenue sans éclat, répondant à cet arrondi du regard qui ne quitte pas le visage de Claude Aufaure et traverse toute la gamme des expressions qu’il adopte. Il narre, décrit, prend la parole et donne sa voix tour à tour à une foule de personnages : des petites filles, des jeunes femmes gracieuses, des jeunes gens amoureux, un vieux couple contemplant le paysage depuis leur véranda… les esquisses se succèdent sans rupture, prises dans une cohérence poétique qui les réunit et respecte leurs nuances respcctives. Un demi-tour sur soi, une fuite en fond de scène avant de revenir s’asseoir sur la chaise ou le banc, et l’on passe de la petite fille riche qui préfère laisser s’envoler son ballon bleu que de le donner à la petite fille pauvre au jeune homme amoureux d’une jeune fille qu’il surnomme Fleur de pommier. Un infime déplacement assorti d’un bref silence, et l’on se retrouve dans une salle de bal, puis aux côtés d’un vieil homme qui se souvient de sa jolie maman quand elle s’habillait pour sortir…
À aucun moment Claude Aufaure ne mime le texte : sa gestuelle sobre est plus subtilement évocatrice que le mime et semble moins destinée à jouer une attitude ou un disours qu’à installer un climat, une sorte de toile de fond onirique sur laquelle les êtres esquissés par Altenberg défilent tels de beaux fantômes, aussi évanescents qu’une pensée surgie puis morte aussitôt. Des personnages que le comédien n’incarne pas, bien qu’il restitue leurs paroles et leurs gestes avec une grande justesse de ton, des modulations de voix très fines : il les amène juste au seuil de cette existence spectrale qui préserve le frêle voile poétique qu’il a tissé pour eux. Claude Aufaure accède à une sorte de quasi transparence pour laisser à ces êtres de vent le champ libre, le temps de son spectacle…
Cette petite heure fut un petit moment de poésie pastel logé dans le flux du quotidien, fragile comme une bulle de savon et tout aussi délicatement irisé. Mais qui eut hélas à pâtir de parasites extérieurs – enfants trop bruyants dans une rue adjacente, des échos de dispute émanant d’un appartement voisin… Un tel spectacle exige plus que tout autre le respect absolu : la moindre perturbation, consécutive aux inconvénients du plein air ou bien venue d’un public trop peu attentif suffit à fissurer l’atmosphère si finement mélancolique, à laquelle nulle tension dramatique ne vient servir de rempart. Pourtant, offert à ciel ouvert et rendu, ainsi, perméable aux senteurs d’été et aux chants d’oiseaux, le bel univers construit par Claude Aufaure se parait d’un charme irremplaçable : les allées arborées, les parcs, les jardins et les montagnes qui le peuplent y avaient davantage de corps qu’ils n’en auront jamais dans une salle close…
isabelle roche
Esquisses viennoises
Texte français de Miguel Couffon
Mise en scène et interprétation :
Claude Aufaure
Durée du spectacle :
1 h
Peter Altenberg, Esquisses et Nouvelles esquisses viennoises (traduit de l’allemand par Miguel Couffon), Actes Sud, août 1993, 447 p. – 25,61 €.