Erri de Luca, Récits de saveurs familières
Noce-talgie
N’est pas Proust qui peut. Et même une Marie Madeleine peut se mettre à pleurer in memoriam aux saveurs familières d’Erri de Luca et ses courts récits autour de la nourriture et ses considérations consultatives. Dire que ça ne mange pas de pain est un peu trop, mais le poète transalpin est loin de nous convaincre. Ses bons « plans » de table d’un âge révolu, ces recettes nostalgiques font de bien pâles figures face aux dons et pépites de Guy Martin du Grand Véfour.
Elevant les papilles de sa nation au nom d’une plat quasi sacré : pâtes au ragù – jamais avec du fromage car ce serait une insulte-, l’écrivain vieux joue encore le bambino tel qu’il était assis bien sagement. « Intérieurement je me tenais à genoux devant mon assiette », dit-il. Mais le sachant, d’ajouter : « C’était ma portion de manne, de pain des cieux, préparé par deux prêtresses des fourneaux et leurs rites nocturnes ».
Le brave Erri pousse un peu. Certes, la nourriture du passé est un prétexte à la littérature. Son récit biographique mêle fiction, souvenirs, philosophie et les commentaires de son ami nutritionniste (Valerio Galasso) ajoutent du sel (un poil) tout en tirant casse-croûte et « osterie » de sa jeunesse de jadis plus que de naguère.
Erri De Luca joue les as non du « tout pour la tripe » (Rabelais) mais pour permettre à réfléchir (au cœur de ses recettes) à ce qu’est la faim. L’auteur trimballe son fil à couper le beurre : pauvreté du peuple, chers disparus, etc. . Devenant le promeneur solitaire – moins Jean-Jacques que transalpin – et rabotant une nouvelles fois ses objectifs politiques, la faim des démunis et sa manière de récrire l’histoire de jadis, il présente à sa manière un régime de vieux régimes.
Ceux qui connaissent les « trattorie » italiennes savent toutefois ce que le peuple italien représente. Erri de Luca préfère des retours amonts et laisse tomber le présent et le futur qui ne lui conviennent jamais –tunnel franco-italien compris. Pour sauver sa face, il sauve son passé et celui des sans dents. Mais il reste de quoi gâcher un repas avec lui. Certes, son récit se veut prétexte à l’échange mais « basta cosi » est-on tenté de lui adresser devant une telle noce-talgie.
jean-paul gavard-perret
Erri de Luca, Récits de saveurs familières, trad. de l’italien par Danièle Valin, Gallimard, , 2025, 256 p. – 18,00 €.