Ernest J. Gaines, Colère en Louisiane
Un fait divers en Louisiane devient moteur d’une révolution et les papys ne veulent plus être des esclaves.
Le 1er décembre 1955, dans un bus en Alabama, une femme noire, une sinistre inconnue du nom de Rosa Parks, refuse de céder sa place à un Blanc. Elle ne se doutait alors pas des conséquences de son acte. Cette femme vient de mourir mais pas le mythe qui maintenant la dépasse. Ce roman se déroule en Louisiane. Qu’ils s’appellent Grant Bello, dit « Cherry », Robert Louis Stevenson, dit « Chimley », Matthew Lincoln Brown, dit « Mat » ou encore Cyril Robillard, dit « Clatoo », tous ont cette même étincelle au même moment : la volonté de s’armer d’un courage qui les fuit depuis longtemps. Pour marquer la postérité.
Une bande de papys – de vieux Nègres* – sont à la veille d’une belle mort ; belle parce qu’après une longue vie ils décident de prendre fusils et cartouches de 5 pour se dénoncer pour un meurtre qu’ils n’ont pas commis. Beau est mort dans la cour du vieux Mathu. Beau était un Blanc. Mathu est un vieux Nègre. Nous sommes en Louisiane, un des bastions du racisme et du Ku Klux Klan. Il ne fait aucun doute que Mathu l’a tué. S’il y a procès, Mathu sera condamné. Qu’importent les raisons. L’heure de la révolte a donc sonné.
Au milieu se trouve Candy. Candy est une Blanche qui a des principes égalitaires. Son petit ami, Lou Dimes, va essayer de la raisonner tout au long du récit. En effet, elle se présente comme la seule coupable de ce crime. Elle est persuadée qu’elle sera acquittée. Le problème est que le shérif Mapes ne la croit pas. Mais les temps changent. Les papys vont faire preuve de résistance et le père de Beau, Fix, qui, un temps, aurait fomenté un lynchage, ne trouve plus d’appui dans sa famille. L’équipe locale de football américain, la LSU, est menée par un duo noir-blanc intenable et invincible. Et Candy ne peut se substituer à une Rosa Parks. Candy n’est pas noire. Elle ne peut comprendre ce qui est en train de se passer et encore moins s’ériger en Dame Justice.
Vingt chapitres présentent ce fait divers selon vingt personnages différents. Autant d’approches ? Pas tout à fait. Quelques témoignages sont récurrents. Ceux de Snookum, un jeune garçon qui tient lieu de messager des bas quartiers, de Sully, membre de la LSU et surtout de Lou Dimes, l’ami de Candy, qui revient quatre fois ! Il sera d’ailleurs le témoin essentiel de cette histoire. Pas seulement car il est journaliste. Il pressent dès le début qu’un drame émotionnel se joue et qu’il devra être le soutien que Candy n’accepte pas jusqu’alors.
Le rythme est lent à souhait et mélodieux (indolent ?). Chaque petit vieux rapporte sa vision de la Louisiane. Mais surtout, chacun d’eux parle enfin ouvertement de ce racisme qu’il a subi et de sa lâcheté passée. Le shérif Mapes sent qu’il est dépassé par les événements. Il use de violence et craint les représailles de Fix. Représailles qui ne semblent pas vouloir venir malgré le trublion Luke Will qui ne veut pas accepter que les temps changent. À travers ces petits vieux, c’est toute la mémoire de ces descendants d’esclaves qui s’anime. Et les voix s’élèvent. Plus jamais ça !
Ernest J. Gaines est né en 1933 dans une plantation louisianaise. C’est un des auteurs majeurs du « roman du Sud ». Pour le présent livre, il a reçu le National Book Award en 1994. Ce roman pamphlétaire et haut en couleur le hisse à l’égal d’un Erskine Caldwell (il faut lire ou relire Un p’tit gars de Georgie et La Route au tabac). La poésie jazzy qui en sort mêle nostalgie et blessures d’amour propre avant de nous émouvoir. Colère en Louisiane est, indéniablement, un roman à lire.
* Note du chroniqueur de race universelle : par la désignation de « Nègre » ou « Noir », le lecteur devra voir une personne de race noire. Simplement. Et aucun a priori négatif ou raciste. Tout au plus une familiarité.
julien védrenne
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Ernest J. Gaines, Colère en Louisiane (traduit par Michelle Herpe-Voslinski), Liana Levi coll. « Piccolo » n° 30, janvier 2005, 252 p. – 10,00 €. |
