Boris Akounine, Le Conseiller d’État
Cinquième volet des aventures d’Eraste Fandorine, le génial conseiller d’État du Tsar.
Notre conseiller d’État, Eraste Pétrovitch Fandorine, est fatigué. L’homme aux tempes grises et au bégaiement issu d’un attentat auquel l’amour de sa vie n’a pas survécu se sent en total désaccord avec la société russe du XIXe siècle. Non qu’il soit révolutionnaire comme Grine et son Groupe de Combat (GC) qui a juré la perte du général Khrapov. Non. Mais les façons dont on tire les rênes du pouvoir le laissent pantois.
Ce qui l’énerve le plus, c’est que l’on se moque de sa personne. Il y a des traîtres dans la police. Pendant que la Gendarmerie et la Sécurité jouent de concert les incompétents qui se tirent dans les pattes, le GC a réussi son coup en agissant sous le nom d’Eraste Fandorine lui-même. Le général Khrapov n’est plus. Aussitôt, c’est le branle-bas de combat. Le colonel Pojarski débarque avec l’aval du Tsar – et les pleins pouvoirs. Le traître, un certain GT, continue de renseigner parfaitement le GC. Une certaine Diane joue à l’héroïne tragique et use de ses charmes voilés pour conquérir les cœurs. L’Aiguille se révèle une personne très utile au GC alors que l’As n’est qu’un vulgaire voleur sûr de son mauvais goût. Et Grine dans tout ça ? Il essaie en vain d’éliminer toute forme de sentiments de sa vie. Toute sa concentration va à son but ultime, à ses idéaux politiques.
Fandorine redécouvre, avec mademoiselle Litvinova, les joies de l’amour et celle-ci se délecte de rencontres outrageantes dans le grand monde et du charme qu’elle produit. Fandorine cherche avec acharnement le nom du traître et tisse sa toile avec autant de rigueur que de méthode. L’étau se resserre indéniablement et le GC est aux abois. Les meurtres s’enchaînent diablement. L’heure de se rendre aux Bains turcs a sonné. Dehors, la neige tombe dru. À l’intérieur, Eraste Pétrovitch a placé un de ses meilleurs pions, Massa, son serviteur japonais qui l’éduque aux arts de combat et à la gymnastique. Il y a, avec ce dernier, un petit côté Panthère rose – mais si l’accent inimitable et les aspects farcesques de Massa font irrémédiablement penser au Cato de Blake Edwards, force est de constater que Fandorine, lui, est un enquêteur hors pair.
La magie opère toujours dans ce cinquième volet des aventures du conseiller d’État que l’on est content de retrouver dans un long périple après une anthologie de nouvelles, Missions spéciales qui, il faut bien le dire, laissait un peu le lecteur sur sa faim. Une histoire d’Akounine, c’est avant tout un long roman russe dans lequel on aime à se plonger. On a besoin de repères et de lenteur. Ici, Akounine touche d’encore plus près l’âme russe et la Russie du XIXe siècle. Mais cette cinquième enquête d’Eraste Fandorine est empreinte de mélancolie négative et donne à penser qu’il n’y aura pas d’après dans la continuité : une fois le livre terminé et posé, le lecteur se demande forcément s’il reverra son héros partir sur de nouvelles bases ou s’il se retirera…
julien védrenne
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Boris Akounine, Le Conseiller d’État, 10-18 coll. « Grands détectives » (n° 3749), février 2005, 464 p. – 8,50 €. |
