Eric Reinhardt, Cendrillon
Un roman ambitieux qui invite à poser sur le monde un regard poétique
Rions un peu. Pages 548-549 : alors qu’il fornique avec sa voisine du quatrième, le narrateur apprend qu’il est la cible d’un projet d’attentat fomenté par une organisation de la bourgeoisie intellectuelle de gauche dont la bienfaitrice qui finance généreusement l’organisation n’est autre que… Carla Bruni. Plus loin, page 555 : c’est Carla qui vous chante une petite chanson douce pour vous faire oublier vos misères… c’est ça… comme ça… très bien… assoupissez-vous mes amis…
Ça ne vous fait pas même pas sourire ? Bon. Passons.
L’actualité politico-people française n’est de toute façon pas le sujet du roman phare de la rentrée littéraire 2007 (donc avant les « évènements »). Non, Cendrillon est le nom d’un système dont il résulte la formation d’un certain nombre d’autoportraits mentaux aléatoires, et dont les éléments fondamentaux, que le système est destiné à connecter de mille manières sont Le Palais Royal. L’automne. Cendrillon. La salle de bal. Le soulier. L’espace. Le temps. Le présent. L’extase. Le théâtre. La femme. La reine. L’instant. La grâce. La danse. La magie. Le sortilège. Le passage. L’au-delà ou l’ailleurs.
Oui, Cendrillon est un roman ambitieux.
Ainsi quatre autoportraits : l’auteur himself, un trader expatrié à Londres (vous n’êtes pas d’humeur à plaisanter, je n’insiste pas…), un cadre moyen rivé aux sites échangistes d’Internet, un paria reclus chez lui éructant sa haine devant sa télé. Des trajectoires contemporaines qui évoquent aussi des pans entiers de la production littéraire française de la fin du XXe siècle : Sollers (des héritages littéraires revendiqués – ici Mallarmé principalement – aux parties de jambes en l’air avec des pédégères de passage dans des suites parisiennes), Angot (le lynchage radiophonique), Houellebecq (les personnages de Patrick Neftel et de Thierry Trockel) mais aussi dans les passages les moins réussis (les explications longuettes sur les hedge funds, les répétitives scènes sur la vulgarité des plateaux télé…) les vilains Moix et Beigbeder.
Ces existences ont en commun leur origine sociale, la classe moyenne et son contingent de médiocrité, de ressentiments haineux envers les pères (les dôles, tristes, et horribles premières pages sur la famille Neftel, les cruelles conversations finales de la famille Dahl), de volonté de fuir leur vie. Mais également, selon Reinhardt, une disponibilité vis-à-vis du présent, à laquelle n’auraient pas accès les milieux cultivés, dont les progénitures édifient leurs personnalités, hors du temps, dans le confort de leur condition sociale.
Or pour Reinhardt, tout est là. Il faut se mettre en condition d’être submergé à chaque instant par un quelconque phénomène extérieur. Voilà un programme ! Changer notre regard sur le monde, rien de moins. Pour apprécier les architectures du Palais Royal à leur juste valeur. Apprendre à jouir de l’automne. Mais pas seulement : cette révolution nous garantirait également la félicité conjugale, peut-être même le bonheur en général.
Cette nouvelle appréhension du réel, à laquelle Reinhardt nous exhorte, s’accompagne pour lui d’une exigence d’écriture : il faut que la matière du texte procure au lecteur des impacts comparables à ceux qu’offre le monde, lorsqu’on sait le regarder.
Deux illustrations : une première, belle et simple, à propos de la calligraphie d’une amie désirée : écriture large, ronde, pleine de clarté et d’appétit, qui évoquait la houle de ses seins lourds, le rond relief de ses fesses, l’infantile plénitude de ses cuisses.
Une seconde, explicite quant au projet littéraire ici à l’œuvre :
La danse manifeste ce que doivent être la vie, l’amour, le regard, le bonheur, le rapport au sensible : elle pose le principe qu’aucun instant n‘est comparable à un autre, et cette idée qu’on doit chercher en permanence à atteindre la qualité de l’instant : souvent c’est illusoire, parfois on s’en approche, rarement on y parvient.
Fiez-vous à cette Cendrillon ; un regard poétique sur le monde pourrait vous être utile cette année…
g. menanteau
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Eric Reinhardt, Cendrillon, Stock, août 2007, 577 p. – 24,00 €. |
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