Eric Fassin & Joana Masó, L’art, c’est la vie. Else von Freytag-Loringhoven critique de Marcel Duchamp

Eric Fassin & Joana Masó, L’art, c’est la vie. Else von Freytag-Loringhoven critique de Marcel Duchamp

La baronne Elsa von Freytag-Loringhoven (1874-1927) s’était rendue célèbre à New York – à Greenwich Village – pour sa transposition de Dada dans la vie courante. Vêtue de loques ramassées et d’objets impossibles accrochés à des sautoirs, elle se promenait dans les avenues libérée de toute contrainte. C’était son œuvre de Duchamp. Beaucoup crurent que sa célèbre Fontaine était l’œuvre de « la Baronne ». Mais cela était faux. Elle créa une forme d’art très particulière qui dépassa les readymade de Duchamp.

Artiste sans œuvre, son génie acting fut oublié même si elle créa une autre histoire de l’art. Elle signait toujours court « EvFL », disait faire de la « critique incarnée. » Mais elle était aussi une sorte de nymphe. Elle a écrit The Modest Woman dans The Little Review – critique consacrée àUlysse de Joyce, dès l’été 1920 au moment où Djuna Barnes écrivait le roman Le Bois dans la nuit où figure probablement la baronne sous le portrait de la duchesse de cette fiction. En tout état de cause, Djuna Barnes fut hantée par le fantôme de la baronne, au point d’écrire une lettre à Marcel Duchamp, en 1957, dans l’espoir de léguer à l’université Yale les archives d’EvFL. Duchamp lui-même en fut hanté même si une telle femme renonça à la création muséale.

Mais elle devint en tant que modèle une sémillante artiste du nu. Et l’artiste George Biddle l’évoque dans son autobiographie. Il lui avait dit qu’il avait besoin de la voir nue pour en faire son modèle… Aussitôt, d’un geste majestueux, elle « écarta les plis d’un imperméable écarlate, et se tint devant moi, entièrement nue – ou presque », écrit-il. Preuve qu’elle devint un tableau vivant puisqu’elle tenait des boîtes de conserve de tomates, attachées par une ficelle verte, qui cachaient la pointe de ses seins. Entre les deux pendait une cage minuscule et dedans un canari. Un de ses bras était recouvert, du poignet à l’épaule, d’anneaux de rideau de douche (qu’elle reconnut plus tard avoir dérobés dans un grand magasin). Son chapeau était décoré de légumes et ses cheveux courts teints en rouge. Ce fut de facto et par son art d’inventer une critique en acte de Duchamp et sa manière d’ajouter un supplément à Arcimboldo. Elle est devenue la pionnière des actionnistes et des performances.

Eric Fassin & Joana Masó, L’art, c’est la vie. Else von Freytag-Loringhoven critique de Marcel Duchamp, Editions Macula, 2025, 288 p. – 36,00 €.

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