Entretien avec Paul Teng (L’Ordre impair)
Très bientôt sortira le tome 3 de L’Ordre impair. Mais nous revenons ici sur le tome 2 en compagnie du dessinateur de la série…
Tout comme l’éditeur, ou le lecteur, le chroniqueur littéraire aime à « suivre », parmi les auteurs qu’il découvre, ceux qui lui auront offert les meilleurs moments de lecture. Non seulement en guettant chacune de leurs publications – voire en visitant l’amont de leur oeuvre – , mais en profitant de toutes les occasions qui se présentent pour les rencontrer. Bien sûr, passé le tout premier entretien, où l’on s’enquiert de son parcours, de sa manière d’aborder l’écriture, de ses rapports secrets avec ses personnages… on se retrouve en pays de connaissance – plus question d’ouvrir la conversation par le rituel « pouvez-vous vous présenter ? » ou tout autre formule avoisinante. On sait déjà – et vous autres internautes aussi.
Lorsque paraissait, voici bientôt un an, le second tome de L’Ordre impair – qui avait confirmé que la série se tenait assez loin des clichés et offrait, à travers des motifs connus, une intrigue passionnante servie par un dessin réaliste empreint de puissance et des plus expressifs – nous avions profité du Salon du livre de Paris pour rencontrer à nouveau Paul Teng, avec qui nous avons eu grand plaisir à nous entretenir. Mais il n’y a pas encore eu d’échos en ces pages de cette chaleureuse conversation… pour une sombre histoire d’enregistrements égarés puis retrouvés de la manière la plus impromptue qui soit juste avant que Paul n’envoie par courriel son message de bonne année. Un signe ? Un rappel à l’ordre ( !) ? Peut-être une influence malicieuse de ces forces évoquées par L’Ordre impair et qui jouent les transhumances entre la fiction et la « vraie vie » ? Ou encore résultat de synchronicités mystérieuses ? Après tout peu importe ; quels que soient les aléas qui ont présidé à cet étrange « concours de circonstances », seul compte le fait que nous puissions aujourd’hui lire ce que Paul Teng nous confiait… avant-hier.
Photo : I. Roche
Très exactement un an après la publication du premier tome de L’Ordre impair sort le second volet. Mais tu as aussi réalisé des albums en rapport avec la Russie, pays invité cette année. Y a-t-il des rééditions prévues ?
Paul Teng :
Non, je ne pense pas qu’il y ait de projets en ce sens… D’ailleurs, ceux qui ont été publiés par Le Lombard sont encore disponibles [deux albums réalisés à partir de scénarios écrits par Vladimir Volkoff : Alexandre Nevski et La vie de saint Vladimir – NdR]. Quant à l’album consacré à la guerre civile en Russie juste après la Révolution d’octobre qui a été publié chez Castermann -avec un autre album, dont le sujet était la guerre civile espagnole – il n’a jamais été traduit en français et n’était destiné qu’au marché néerlandais. Et puis ça date un peu : l’album a été réalisé au début des années 90… Le salon de Paris aurait en effet été une belle occasion pour le publier en France, mais je ne suis pas sûr que mon dessin de l’époque soit à la hauteur de ce qu’on attend de moi aujourd’hui.
N’avais-tu pas aussi écrit le scénario de ces deux albums publiés par Castermann ?
Si, en effet.
Comment t’était venue l’idée de ces albums ?
J’avais envie de parler de l’histoire de l’anarchie en Europe. Et je suis passionné depuis longtemps par la controverse qui opposait les communistes et les anarchistes pendant la guerre civile en Russie ou en Espagne. Ce sont deux parties d’un même camp, les gauchistes, qui se sont toujours affrontées, avec une fureur et une violence absolument terribles – ils se montraient plus féroces les uns envers les autres qu’à l’égard de leurs adversaires naturels… Et ces clivages sont bien plus passionnants que des histoires où « bons » et « mauvais » sont faciles à identifier. Deux clans antagonistes qui sont pourtant très proches par les conceptions qu’ils défendent représentent un sujet passionnant pour une bande dessinée historique.
Bien que ça n’ait pas de rapport avec l’histoire de l’anarchie en Europe, on retrouve trace d’une préoccupation politique dans L’Ordre impair – de manière plus accusée dans ce second tome, justement…
Oui, mais je pense qu’il y a tout de même une continuité entre ces deux albums et ce que l’on fait dans L’Ordre impair : dans les deux cas il s’agit de prendre comme toile de fond une situation politique tendue et d’y placer des personnages pour voir comment ils réagissent, comment leur propre situation évolue dans ce contexte qui les limite.
Lors de notre premier entretien, tu avais expliqué que l’ensemble du scénario était déjà écrit, avec suffisamment de marges de manœuvre cependant pour pouvoir l’ajuster au fil des albums en fonction de la situation politique au Cachemire. Comment s’est passé la préparation de ce second tome ? Le scénario de base a-t-il connu beaucoup de modifications ?
Non, pas beaucoup… la situation entre l’Inde et le Pakistan, au sujet du Cachemire, a peu évolué… Enfin, il y a un certain relâchement de la tension – ce dont on peut se réjouir – mais c’est encore fragile ; le danger reste présent – l’Inde et le Pakistan sont deux puissances nucléaires – et ce qui se joue là-bas reste une matière riche pour nous : à travers le scénario, on essaie d’imaginer ce qui se passerait si le conflit explosait vraiment. Les séparatistes, les terroristes de tout poil, les factions diverses pullulent, et cela porte en germe une multitude d’événements possibles…
Ce doit être assez difficile de créer ce qui reste de la fiction en y intégrant de l’actualité aussi brûlante et sensible…
Difficile ? Non, je ne trouve pas ! en tout cas, c’est très motivant d’écrire une histoire qui a ses racines dans la réalité d’aujourd’hui, dans l’actualité, justement. Ça nous permet de creuser un peu les enjeux politiques, les mécanismes de la diplomatie, la question du terrorisme mondial… Ce sont des questions qui dépassent le cadre du conflit indo-pakistanais à propos du Cachemire, des questions de fond qui peuvent valoir pour d’autres points sensibles dans le monde. C’est passionnant, mais en même temps, on court le risque de se perdre dans trop de directions différentes.
On retrouve les problématiques politiques dans les parties médiévales du récit, avec l’invasion espagnole, l’inquisition…etc. même si c’est l’histoire du livre maudit qui domine.
Je pense que ce qui est en question dans ces parties historiques – mais là j’entre dans le domaine de notre scénariste Cristina – c’est une histoire de femmes, de femmes fortes. En particulier Léonora, qui s’occupe du manuscrit à Anvers puis le réédite à Séville. Mais c’est toute une lignée de femmes qui est en scène : il y a Mechtilde, puis Jeanne, sa fille, Léonora… jusqu’à Virginia, la femme de Patrick. Cette forte présence féminine est sans doute imputable au rôle que joue Cristina dans l’écriture du scénario !
En matière de dessin, ta façon de procéder a-t-elle changé par rapport au premier tome ?
Non, pas vraiment, mais la tâche m’est plus facile – je dis cela très prudemment ! j’ai un peu plus l’habitude, et j’ai gagné en aisance dans le dessin de la partie contemporaine. Dans le premier tome, on voit des pages où mon trait hésite, accroche un peu – et dans ce tome-là (pour peu que je puisse le dire !) je me suis senti beaucoup plus à l’aise. Dans le troisième tome, j’espère que ça ira encore mieux ! Comme c’est le premier travail que je fais sur l’époque contemporaine, je suis encore en train d’apprendre..
La mise en case de ce second tome est plus sage, il y a moins de cadrages audacieux ; en contrepartie, l’intrigue se complexifie considérablement. Y a-t-il un lien de cause à effet ?
Oui, sans doute.. mais il faut surtout ajouter que j’étais beaucoup plus pressé : nous avions pris du retard dès le début de la réalisation de ce second tome… je n’avais donc pas vraiment le temps d’expérimenter des choses en matière de cadrage ; j’ai adopté une mise en case plus traditionnelle, plus rapide à réaliser. Et pour le troisième tome, c’est le même problème : on a accumulé du retard dés le début, que j’essaie de compenser en évitant des recherches trop hasardeuses en cadrages hors normes… Il est vrai, aussi, qu’avec tous les sauts dans les différentes époques, il est peut-être un peu risqué de proposer en plus au lecteur des mises en cases trop fantaisistes… Cette complexité dans le scénario a entraîné des réactions assez opposées chez les lecteurs : beaucoup ont apprécié d’être confrontés à une lecture exigeante, qui requiert toute leur attention, tandis que d’autres, au contraire, ont trouvé l’histoire trop difficile à suivre.
As-tu le temps de mener d’autres projets en dehors de L’Ordre impair ?
Non, cette série me prend tout mon temps ! le tome 2 vient de sortir, mais le travail sur le troisième album a déjà commencé – sa sortie est prévue pour février 2006, on tâche de tenir le rythme prévu d’un album par an. J’avais fait quelques petites choses avant d’entamer L’Ordre impair, mais là je me consacre entièrement à cette série. Ce travail me demande du temps parce que je me documente beaucoup avant de dessiner, sur internet, à travers des livres… Et là, je vais profiter de mon passage à Paris pour aller faire des photos, qui me serviront pour dessiner les scènes contemporaines qui s’y déroulent. J’aime bien procéder comme ça chaque fois que je le peux. Rudi et Cristina [les scénaristes, NdR] font la même chose : afin de préparer cet album, ils se sont rendus à Séville pour éprouver l’ambiance, chercher des lieux, prendre aussi des photos …. À ce propos, la barmaid sévillane de l’album, Paula, est inspirée d’un personnage qui existe réellement. Quant à Delussine, le diplomate, je l’ai dessiné d’après un de mes amis – qui d’ailleurs n’était pas très content de mourir à la fin de l’album (rires)…
Ton dessin est ici au service d’un scénario écrit par d’autres ; or tu as déjà scénarisé des albums, l’écriture ne te manque-t-elle pas ?
Si, bien sûr… et j’ai souvent envie d’écrire une bande dessinée qui serait entièrement de ma création – ainsi le résultat n’appartiendrait qu’à moi : les défauts comme les qualités. Mais j’ai surtout très envie de raconter mes propres histoires ; il y a beaucoup de sujets qui m’attirent… par exemple les XVIe, XVIIe siècles, et les conflits entre les Pays-Bas, l’Espagne, la France (ce qui est abordé dans L’Ordre impair) : c’est une période très turbulente, une matière très riche en sujets de scénarios. J’aimerais aussi écrire quelque chose sur les Indiens d’Amérique…
Peut-être auras-tu toute latitude de t’exprimer comme tu en as envie une fois L’Ordre impair achevé ?
Espérons-le…
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Propos recueillis par isabelle roche le 20 mars 2005 sur le stand des éditions du Lombard au Salon du Livre de Paris – égarés alors puis retrouvés… fin décembre 2005. |
