Emilie Jouvet, The Book

Emilie Jouvet, The Book

Emilie Jouvet au hasard des genres : sacrées gamines et reconstruction identitaire

S’il n’existe pas à priori des accrocs dans la soierie des corps des femmes, queer, et autres transgenres d’Emilie Jouvet, il arrive qu’un homme ou un ogre les tire par les pieds afin de malaxer l’argile de leur grotte. Bientôt, il n’existe plus d’habits d’officiant(e)s ou si peu. Les orgues à prières sont remisés : surgissent d’autres impositions des mains tandis que de drôles d’oiseaux et d’oiselles gazouillent. De telles pestes, de dieu, ne redoutent pas le tonnerre. Au besoin elles construiront pour lui un théâtre sadique ou masochiste. En tout état de cause, leurs scènes « domestiques » ouvrent un univers où grotte et chapelle prennent un autre sens. Certains y descendraient bien chaque soir : mais sur la pointe des pieds, craignant que des voisins les surprennent.
Sous effet d’un hasard qui ferait bien les choses (et que les photographies et films d’Emilie Jouvet feignent de souligner), l’urne est en flammes. Mais personne ne contraint à l’étreinte, ni ne pâtit de l’interdit. Les couples hybrides – mi-mâles, mi-femelles – s’animent, tapissant leurs chairs de muqueuses : il faudrait des jours pour nettoyer les corps. Mais là n’est pas le problème. Dégrafant leur corsage, des hirondelles perfides font boire à leurs galantes une potion qui réveillerait les mâles et les morts. L’artiste réfère néanmoins les belles de jours à celles de nuit.

La créatrice revendique une poétique qui détourne les images classiques du désir, les porte vers les mouvements queer, féministes, post-porn, etc., en des portraits intimistes et des mises en scène radicales. Ses courts métrages conceptuels ou expérimentaux réalisés ces quinze dernières années sont encore plus radicaux que ses longs métrages.  Mademoiselle !  évoque les violences verbales et physiques envers les femmes dans l’espace public, la vidéo-performance  BLANCX  détourne un geste du quotidien et déconstruit les codes du porno mainstream, The Apple, revisite l’histoire d’Eve plongée dans un paradis sans Adam ni serpent mais chargé de pommes. Quant à son livre The Book, une série de photographies sur le désir et l’intime des « invisibles » (masculins et/ou féminins) contraint le regardeur de sortir de la fascination et de la sidération institutionnalisée de la sexualité. Ce qui jusque là était tenu caché sort des ténèbres. S’y substitue une lumière troublante que la créatrice met en tension jusque dans le chiasme des solitudes.
Les sacrées gamines d’Emilie Jouvet mettent ainsi en exergue le hasard des genres dont elle veut casser les ostracismes. Les filles et les garçons jusque là plus ou moins « invisibles » avancent nus. Nus mais armés. Leurs enlacements engendrent un recueillement, leurs corps s’enchaînent comme des répliques. Si bien que les ogres et les pervers narcissiques et passifs sont vaincus. Qui les attend alors ? Qui attendre en haut ? Y a-t-il quelqu’un qui tire les rideaux, les ficelles ? Personne n’est là pour le dire. Les silhouettes enfiévrées prennent toute la place. Il est inutile de leur adresser des prières ; Dieu ne s’en mêle pas. Il y a belle lurette qu’il est tombé dans l’escalier. Cela conforte dans une nouvelle étrangeté. Loin de l’ombre des genres les corps suivent leur cors et le modifient au besoin. Au vu des œuvres d’Emilie Jouvet on peut espérer que les grognements des cons s’apaisent. C’est un conte de fées. Ou presque.

jean-paul gavard-perret

Emilie Jouvet, The BookWomart, 2015, 168 p. – 39,90 €.

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