Ella & Pitr, Comme des fourmis
Le couple de Stéphanois Ella & Pitr crée un large éventail d’œuvres du dessin aux immenses œuvres fresques murales, en passant par la vidéo, la sérigraphie, les anamorphoses, les livres et les fausses pubs. S’en dégage une fausse naïveté qui allie un certain romantisme voire la nostalgie. Y figurent souvent des personnages géants, de gros oiseaux, des porteurs de cailloux ou de lunettes. Ils forment « une famille de témoins silencieux et éphémères en milieu urbain ».
Chaque œuvre est construite sur l’ordre et le désordre qu’il sous-tend par le type de réalité qu’il dévoile. Les deux artistes interrogent le pouvoir et les limites de l’art selon les termes d’un contrat dans lequel la représentation réaliste ne se veut pas littéralement une « reproduction » mais une scénographie. La corporéité des personnages comme leur « choséité » picturale ne cessent d’évoluer.
Le réalisme apparent n’est plus le simple instrument d’un « établi » qui se ferait passer pour naturel. L’art d’Ella & Pitr pose la problématique de la représentation, mais exprime tout autant la dimension jouissive du monde par laquelle se pose la question du regard. Celui-ci en effet n’existe pas en soi : tout regard est regard « sur » – et les deux plasticiens le prouvent.
Ils ne cherchent pas à offrir une vision objective. Une telle position relèverait de la croyance en un Signifié transcendant qui serait stable et accessible. La fonction imaginaire reste essentielle dans une telle recherche. L’art devient un système de codes qui tournent en dérision bien des manière de voir et même d’exposer. Réflexive, l’approche se veut aussi ludique. Les créateurs plus que des topographes ou cartographes sont deux poètes.
Chaque œuvre interroge le regard. Elle fissure énigmatiquement les certitudes trop facilement acquises de la contemplation fétichiste du monde. Surgit ce que Lacan nomme la « béance oculaire », le tout avec une apparente simplicité qui en art est toujours compliquée. Ella & Pitr proposent donc une vision qui n’est pas de l’ordre du simple point de vue mais une sorte de mise en rêve du rébus qui habite le monde. Cette œuvre urbaine fait fonction de labyrinthe oculaire enlacé dans l’espace dont elle devient une fenêtre à la fois du dehors et du dedans.
Les deux artiste prouvent ainsi qu’un art de la célébration est encore possible sans se limiter à un pur décor mais en s’ouvrant à un élan de régénération : les fourmis deviennent des cigales.
jean-paul gavard-perret
Ella & Pitr, Comme des fourmis (textes de Sophie Pujas, Joël Pommerat, François Rancillac, Chemetoff, Denis Lavant, Rufus, etc.), Gallimard, collection « Arts urbains – Alternatives », 2017.