Elizabeth Jane Howard, La longue-vue
Une vie à rebours…
Elizabeth Jane Howard commence à écrire à la fin des années 1940 après une courte carrière d’actrice et de mannequin. Elle reste dans les mémoires pour La saga des Cazalet, une tétralogie où elle relate la vie aisée d’une famille anglaise de la classe moyenne. Parue entre 1990 et 2013, cette série est devenue un classique contemporain au Royaume-Uni, a fait l’objet d’adaptations diverses.
Le présent livre, le second à être publié, est paru en 1956. Il a été traduit chez Gallimard en 1958 sous le titre Ce long regard (The long view). Il fait l’objet d’une nouvelle traduction en 2024 pour La Table Ronde et c’est cette version que reprend Folio.
Le roman commence en 1950 quand Antonia Fleming organise un dîner pour célébrer les fiançailles de son fils, Julian, avec June. Elle prend conscience de la vacuité de son existence partagée entre un mari dominateur qui ne la désire plus, bien qu’elle le soit toujours comme il y a vingt-trois ans, et des rapports sociaux superficiels. Ses deux enfants semblent prendre le même chemin qu’elle, entre Deirdre, sa fille aux rencontres calamiteuses, et Julian dont la personnalité est incertaine.
Et le récit se déporte en 1942 lors de retrouvailles pendant la permission d’un époux mobilisé. C’est en 1937 qu’elle constate la première infidélité de Conrad lors de vacances à Saint-Tropez. Elle revit cette année 1927, leur lune de miel à Paris, où Antonia va découvrir l’emprise de son époux. C’est en 1926 qu’ils débutent une vie de couple dans le Sussex.
Elizabeth Jane Howard explore, dans une construction peu commune, la vie d’une femme de la classe moyenne britannique. Avec une rare finesse, elle raconte, à rebours, l’histoire d’un mariage, la condition féminine au XXe siècle. Elle détaille les mécanismes mis en œuvre par un homme pour assurer sa domination sur son épouse et les désillusions de celle-ci. Antonia est décrite avec une précision psychologique remarquable. L’auteure met en lumière son évolution, ses illusions perdues et sa résignation face à un mari despotique.
C’est une critique sociale, la dénonciation subtile de la domination masculine et les attentes imposées aux femmes dans l’Angleterre d’une époque récente. Cette héroïne incarne une génération de femmes contraintes à l’effacement.
En retenant une narration inversée, la romancière met en lumière la ruine d’un mariage en relatant les espoirs et les freins sociaux dans une histoire qui semblait bien commencer. Elle génère ainsi une belle tension dramatique.
Ce roman n’a pas perdu son côté visionnaire avec des thèmes modernes, mettant en lumière, avec une écriture élégante et incisive, le fossé entre apparences sociales et réalités intimes, les rapports de pouvoir dans le couple et la quête d’émancipation féminine.
serge perraud
Elizabeth Jane Howard, La longue-vue (The long view), traduit de l’anglais par Laïla Colombier, Folio n°7577, octobre 2025, 592 p. – 10,50 €.