Elisabeth Filhol, Bois II – Rentrée 2014
Vie ouvrière ou « la colonie pénitentiaire »
Reprenant un genre romanesque qui s’étiole, Elisabeth Filhol tente de l’étoiler. Dans une des veines qui firent le succès des éditions P.O.L (avec Leslie Kaplan en chef de file), l’auteure présente – après La Centrale – un roman social sur une des problématiques de temps de crise : l’occupation d’usine. Elisabeth Filhol connaît le monde de l’entreprise et les états d’esprit de ses divers acteurs, de ses « revenants ». Pour autant, son texte manque d’épaisseur en exploitant la seule dimension d’horizontalité. Certes, Kaplan travaillait de la même perspective mais elle lui donnait par ses martingales de violence poétique une force de pénétration dont manque la narration de Bois. Il existe sans doute chez la créatrice une envie cistercienne de gris, d’anonymat, d’appauvrissement et un surprenant mélange d’impénétrabilité et de naturel ( celui qui échappe aux façades caméléonesques et aux masques journaliers du monstre-entreprise). Néanmoins, la propension éthique évide le propos, l’excentre même si l’auteure possède une préscience douloureusement exacte du centre de gravité de la problématique qu’elle illustre.
En ce sens, Elisabeth Filhol exhibe des stigmates d’un monde acide, montre combien l’abîme social est profond, dicible, permanent là où l’on ne peut qu’hurler après son âme en n’étant jamais entendu. Néanmoins, l’angoisse et la détresse restent plus des tintinnabulations que des tremblements. Les affres de la « colonie pénitentiaire » ne prennent pas forcément leur envol et tombent dans des simulacres très éloignés de « l’angle plat » de la réalité de l’entreprise et de sa mouvance de divers foyers. La (bonne) volonté est là. Au fil des saignées le roman se veut discours sourcier mais il ne marche pas forcément.
Juchée sur un pinacle, l’auteure donne la parole à des discords et à ses démons mais la fiction trop auxiliaire d’une « thèse » manque de la force laminante de la complexité du problème. C’est une question d’optique mais aussi de langue. Les choses dites « tombent » parfois comme des choses mortes. Et le texte souffre d’absence d’ellipses à plusieurs foyers. L’enfer horizontal se déployant parallèlement à la fatigue des protagonistes, la poésie verticale qui donnerait au livre tout son sens manque. Le théâtre de la crucifixion sociale « sent » la béquille. Preuve une fois de plus qu’on ne fait pas à tout coup de bonne littérature avec de bons sentiments : c’est encore plus vrai dans le roman engagé que dans la fiction intimiste.
jean-paul gavard-perret
Elisabeth Filhol, Bois II, P.O.L éditeur, 2014, 272 p., 16,90 €.
One thought on “Elisabeth Filhol, Bois II – Rentrée 2014”
Monsieur JP Gavard-perret, vous n’avez surement jamais connu un licenciement….à demollir un livre aainsi m’etonne.Moi je trouve un ton juste une analyse des sentiments vrais je me suis retrouvé dans ce livre ayant connu trois licenciements .