Elisa Brune, La Tentation d’Edouard
Une Tentation qui n’est pas sans évoquer la mystique de l’amour courtois. Le roman néo-médiéval est-il né ?
Lors d’une expo, Edouard tombe amoureux de la photographe à la seule vue d’une de ses photos. Ce n’est pas n’importe quelle image que lui sert Elisa Brune, dont voici le cinquième roman : un plan serré sur un homme qui pisse contre un arbre ! Plus que troublé du regard porté sur les hommes par cette Geneviève qu’il ne connaît pas, Edouard est préfoudroyé. Il entreprend aussitôt de séduire l’artiste. Il lui écrit et dans ses nombreuses lettres louangeuses sans réponse, lui propose l’amour comme une fin en soi, une authentique oeuvre d’art, offre son corps comme modèle. Son entreprise semble vouée à l’échec et, comme le lecteur, il va renoncer, quand Geneviève finit par réagir. Mais c’est pour le décourager absolument : revenue de l’amour, elle veut se protéger. Edouard s’accroche, met le paquet, disserte avec fougue et une correspondance s’installe autour de l’inépuisable sujet de l’amour et de ses dangers. Geneviève est coriace, pour elle le moment de grâce de l’état amoureux est une étoile filante : décidément elle refuse de rencontrer Edouard plus désespéré que jamais. Elle reconnaît pourtant, après décortiquage des lettres avec ses amies, qu’elle a affaire à un homme exceptionnel. La curiosité commence à les ronger ;on songe à le filer, à l’observer de près. On imagine des jeux pour mieux attiser le désir d’Edouard, et la persévérance du lecteur. S’instaure une sorte de cache-cache léger de billets doux, de pistage épistolaire, sans jamais se rencontrer, car le mystère et les rêves doivent continuer à régner. En tout cas, c’est ce que croit Geneviève (légèrement naïve).
Mais Edouard est un malin (il l’approche sous une fausse identité) et un tenace. Et après des quiproquos où chacun se fait passer pour ce qu’il n’est pas dans de faux rendez-vous, après la découverte des supercheries réciproques, de rebondissements en manoeuvres, la vraie rencontre a lieu. Par surprise. Il aura fallu un an d’efforts à Edouard pour y parvenir (vraiment exceptionnel cet Edouard) et quelques heures de montée seulement pour nous. Et c’est la « victoire des sens » ! Essoufflés, nous voici au pic, et bien récompensés. Pour les protagonistes, l’oeuvre d’art promise est, décrite en moult chauds détails, parfaite. Mais justement. Geneviève dans une ultime missive décide que quand on a atteint la perfection, il faut passer à autre chose. Sage chute, quand, depuis le début de l’histoire, on a comme elle un autre super-homme dans sa vie.
Ainsi s’achève le roman d’Elisa Brune, et on songe à cette sorte de mystique amoureuse ancienne de l’amour courtois où l’obtention de la plus légère faveur de la femme est pour l’amant un sujet de réjouissance infinie, l’acte d’amour un idéal sublime. Le roman néo-médiéval est-il né ?
colette d’orgeval
![]() |
||
|
Elisa Brune, La Tentation d’Edouard, Belfond, avril 2003, 378 p. – 19,00 €. |
||
