Edward W. Saïd, L’Islam dans les médias
Couvrir l’Islam
Comment la couverture médiatique de la presse occidentale et américaine, en particulier, a-t-elle représentée le monde musulman ?
Quel sens prend le terme Islam sous la plume de certains journalistes, universitaires et « experts » en la matière ? Quelles sont les caractéristiques principales de la figure du « Musulman » qui se dégagent des articles de journaux et des analyses sur l’Islam et le monde musulman ?
Ces questionnements qui sont au coeur de l’ouvrage d’Edward W. Saïd, publié aux Editions Actes Sud, interviennent dans un contexte bien particulier.
Les années 1970. Et leur lot d’évènements qui ont contribué à qualifier le monde musulman de « région stratégique et sensible ». La révolution iranienne en 1979 et la prise d’otages américains. Et la ré-émergence du nationalisme radical dans les sociétés musulmanes.
En Occident, la pénurie de ressources énergétiques et la hausse des prix du pétrole sont deux événements majeurs qui ont engendré des perturbations dans un grand nombre de pays.
Selon l’auteur, l’Islam et le monde musulman sont généralement couverts par les médias de manière caricaturale et stéréotypée. La grande majorité des journalistes pose sur cette religion un regard hostile, manichéen et réducteur si bien que leurs discours sont « pétris d’approximations, d’ethnocentrisme, de haine culturelle voire raciale et d’une hostilité injustifiée« , écrit E. W. Saïd.
En effet, l’identification médiatique de l’Islam met en lumière l’existence d’un « savoir » qui véhicule une vision porteuse d’un « irrationalisme dangereux ». De distorsions historiques et sociologiques. D’analyses très souvent erronées et dénuées d’objectivité. De généralités qui révèlent un niveau de connaissances limité. Car la plupart de ces auteurs écrivent sur des sociétés dont ils ne connaissent ni les langues, ni l’histoire ni les réalités socio-économiques.
À titre d’exemple, dans sa rubrique Week in Review, le New-York Times a publié un article intitulé The Red Menace is Gone. But here’s Islam (1) qui met l’accent sur l’idée que cette religion représente une menace et un danger pour les intérêts occidentaux.
Dans un article publié dans les colonnes du journal américain d’opinion libérale The New Republic, (2), Martin Peretz assimile l’Arabe à un fou dont la folie est inhérente à sa culture. Il est essentiellement représenté comme un être dénué de bon sens et de la capacité de faire la distinction entre le réel et l’imaginaire. La violence est le seul moyen par lequel il exprime ses douleurs, sa souffrance et ses frustrations.
Dans son ouvrage intitulé (3) The Return of Islam, l’orientaliste britannique, Bernard Lewis imagine un scénario-catastrophe dans lequel il préconise un retour à l’islam du VIIe siècle en se basant sur les problèmes d’ordre politique que connaît le monde arabe. L’objectif de ses affirmations dénigrantes à l’égard des pratiques culturelles relatives aux sociétés musulmanes consiste à persuader et à influencer l’opinion publique. Et les informer du danger musulman et de la haine que cette religion et ses adeptes vouent à l’Occident en raison de l’appartenance de ce dernier au monde moderne.
À la lumière de cette approche, l’auteur met l’accent sur un préjugé qui est toujours d’actualité dans le monde occidental notamment, en l’occurrence l’esprit arriéré et le caractère mauvais du musulman car il n’appartient pas à la culture occidentale.
Et selon E. W. Saïd, « le travail de B. Lewis se caractérise par des remarques dénigrantes, par un maniement frauduleux de l’étymologie qui lui permet d’élaborer de grandes théories culturelles sur une multitude de peuples« .
Ces positionnements qui ont tendance à verser dans le sensationnalisme sont également relayés par les partis politiques. Ainsi, pour la droite, cette religion incarne la barbarie. Pour la gauche, elle est représentative de la théocratie moyenâgeuse. Pour le centre, elle est assimilée à une « sorte d’exotisme déplacé« .
Par ailleurs, cette caractérisation simpliste et caricaturée de l’Islam à des fins propagandistes est relayée par les gouvernements et les médias israéliens. En effet, ces derniers défendent l’idée selon laquelle Israël est « victime » de la violence des Musulmans. Cependant, selon E. W. Said, cette thèse a pour but de masquer la réalité des agissements d’Israël en Palestine et à l’égard des Palestiniens : annexions de Jérusalem-Est, du plateau du Golan, au Liban Sud, en Syrie…
Ces représentations déformées, méprisantes à l’égard de l’Islam et des Musulmans véhiculées dans les médias, dans les discours des politiciens et à travers les analyses des experts ont donné lieu à l’émergence de deux phénomènes. D’une part, l’expression d’un sentiment de nostalgie hérité du temps de la colonisation qui réactive des idées et des préjugés orientalistes.
Et d’autre part, la production d’un nouveau savoir sur l’Islam et les sociétés musulmanes dont l’un des points fondamental concerne notamment l’association systématique entre l’Islam et le fondamentalisme islamique.
De ce fait, la figure du musulman qui émane de ces visions revêt une dimension essentiellement négative puisqu’elle est principalement celle d’un agresseur, d’un poseur de bombes, d’un être violent, extrémiste, arriéré, barbare, primitif…
L’autre aspect qu’E. W. Saïd met en lumière dans cet ouvrage concerne la tendance de ces auteurs à présenter le monde arabe comme une « entité monolithique […], à l’identité fixe et immuable. » Or, cette idée d’immuabilité n’est pas justifiée selon l’auteur. Car le monde musulman est constitué d’une multitudes de sociétés qui se caractérisent par une variété et une diversité de traditions, de cultures, de langues, de références historiques et d’expériences sociologiques et autres.
Bien que ces visions qui ont tendance à dénigrer l’Islam et à réduire cette religion aux actions commises par les partisans d’un Islam radical soient dominantes, il n’en demeure pas moins qu’il existe des analyses « rationnelles et documentées » produites par des chercheurs et des journalistes. Ces visions alternatives sont cependant minoritaires.
À titre d’exemple, E. W. Saïd cite le politologue français, Olivier Roy qui, dans son ouvrage L’Echec de l’Islam politique fait le constat de l’échec de l’Islam politique tout en mettant l’accent sur l’importance de faire distinction entre Musulmans et Islamistes.
Dans son ouvrage Islam perceptions of US policy in the Near East (4), Yvonne Yazbeck Haddal répertorie cinq types d’islamismes. Utilise le terme « fondamentalistes » ou « radicaux » pour faire la distinction entre les Musulmans et les islamistes. Met en évidence les discours, les faits et les actes qui ont joué un rôle déterminant dans l’intensification des conflits entre le monde islamique et l’Occident.
En guise de conclusion, il semble important de souligner que cet ouvrage n’est pas un plaidoyer de l’Islam. En effet, à travers L’Islam dans les médias, E. W. Said ne cherche pas à défendre cette religion encore moins à la justifier.
L’ambition de cet ouvrage politique est de proposer une vison alternative et une analyse critique de l’usage subjectif et abusif de la notion d’Islam en Occident, en tant qu’ancienne puissance coloniale.
Par ailleurs, la critique saidienne concerne également les sociétés musulmanes qui généralement se caractérisent par une absence de démocratie et de liberté et ont tendance à se servir de la religion pour justifier et légitimer leur régime dictatorial.
E. W. Said ne se limite cependant pas à livrer une analyse critique. Car il préconise le recours à des méthodes de recherche scientifiques, élaborées et scientifiques afin de produire un « véritable » savoir sur l’islam.
Lire cet ouvrage est une nécessité. Afin de se forger une idée exhaustive et objective des clichés et des idées caricaturées et réductrices qui circulent dans les médias américains et les analyses de ceux et celles qui se prétendent experts en la matière.
Lire cet ouvrage est une urgence. Car il tente de rétablir la vérité. Et permet ainsi de prendre du recul avec les thèses dominantes relatives à l’Islam dont la fonction est de produire un savoir dénué de rationalité et de vérité historique.
Cet ouvrage s’inscrit dans une perspective humaniste. Il vise à éveiller les esprits. Inciter à la réflexion. Prendre de la distance avec le sens commun et les visions dominantes afin de se forger sa propre opinion. Transformer les mentalités et les consciences. Et favoriser ainsi l’esprit critique et la Liberté d’opinion et de jugement.
Repères biographiques :
Edward Wadie Saïd est né à Jérusalem en 1935. Il est décédé à New York en 2003. Il est généralement reconnu comme un théoricien littéraire, un critique et un intellectuel palestino-américain.
Notes :
l) New York Times, le 21/01/1996, La menace rouge n’est plus. Place à l’Islam.
2) 07 mai 1984
3) Le retour de l’Islam, éditions Gallimard, Paris, 1985, 426 pages.
4) La perception islamiste de la politique américaine au Proche-Orient
Morceaux choisis
Le sensationnel, la xénophobie pure et l’agressivité gratuite sont au goût du jour, entraînant des conséquences regrettables de part et d’autre de la frontière imaginaire qui « nous » sépare, p. 53.
C’est pour cette raison qu’il est nécessaire de prendre ces étiquettes très au sérieux. Lorsqu’un musulman parle de l’Occident », lorsqu’un Américain parle de « l’Islam », il fait appel à de vastes généralisations dotées d’une longue histoire, qui vient tantôt valider ses propos. Ces étiquettes qui ont une lourde charge idéologique et affective, ont survécu à de nombreuses expériences et se sont adaptées à de nombreux évènements, à de nouvelles informations, à de nouvelles réalités. Les étiquettes de « l’Islam » et de « l’Occident » se sont aiguisées au fil du temps. Notez que c’est toujours l’Occident, et non le christianisme, qui est opposé à l’Islam. Pourquoi cela ?, p. 87
Tout interprète est un lecteur, et il est par définition impossible à un lecteur d’être neutre, impartial. Un lecteur est simultanément un être individuel et un être social, affilié de biens de façons à une société spécifique. Pris entre des sentiments nationaux tels le patriotisme ou le chauvinisme et entre des émotions plus intimes, telles la peur ou le désespoir, l’interprète doit méthodiquement chercher à employer la raison et à utiliser les connaissances qu’il a acquises lors de sa formation… Un véritable effort est à fournir afin de faire tomber les barrières qui séparent la situation de l’interprète de la situation qui a vu naître la texte qu’il interprète, p. 251
n. agsous
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Edward W. Saïd, L’Islam dans les médias, traduit de l’anglais (américain) par Charlotte Woillez, Sindbad/ Actes Sud, septembre 2011, 282 p. – 24,00 € |

One thought on “Edward W. Saïd, L’Islam dans les médias”
j’ai beaucoup aimé cet article très riche et complet 🙂 merci de m’avoir fait découvrir ce livre !