Ed McBain, Jouez violons – Une enquête du 87e District

Ed McBain, Jouez violons – Une enquête du 87e District

Sortez vos mouchoirs, cet épisode est le dernier de la grande série imaginée par Ed McBain, Les Enquêtes du 87e District.

Ed McBain s’est éteint d’un cancer du larynx. La disparition d’un tel homme – un des plus grands auteurs de romans noirs de la seconde moitié du XXe siècle – ne peut que nous émouvoir. Mais en ce 6 juillet 2005, sonne aussi le glas d’une série de romans tous plus attendus les uns que les autres : « Une enquête du 87e District ». Jouez Violons restera tristement célèbre comme étant le 56e et ultime volet de cette saga qui a pour centre le commissariat du 87e District d’Isola. De son vrai nom Salvatore A. Lombino, Ed McBain (qui a également signé des romans sous pléthore d’autres pseudonymes comme Evan Hunter) a créé l’inspecteur de police le plus charismatique de la ville, Steve Carella, œuvrant aux côtés des Bert Kling et autres Meyer Meyer sous les ordres du lieutenant Byrnes dans un milieu purement machiste, mais qui a eu le temps d’évoluer entre 1956 (date du premier roman, Du balai) et celui-ci. Steve Carella est d’origine italienne, comme son écrivain de père. De là à imaginer un transfert de personnalité, il n’y a qu’un pas. Que l’on peut s’empresser de franchir tant Carella est le flic romantique le plus abouti de ces cinquante dernières années : humaniste mais ferme, tendre et paradoxalement rigide sur certains points, amoureux fou de sa femme – Teddy – et de son travail.

Que l’on ne s’y trompe pas : bien qu’un avertissement proclame au début de chacun des romans que « la ville décrite dans ces pages est imaginaire », tout le monde reconnaît New York en Isola. Même si New York ne compte que 86 districts. Comme mû par une prémonition, Ed McBain, dans cette dernière aventure, nous promène dans toute la ville. Car un meurtrier au Glock y fait des ravages. Pour le plus grand malheur du 87e, ce dernier est le PSLC – Premier Sur Le Coup -, c’est-à-dire que le premier meurtre, celui du violoniste aveugle Max Sobolov, a eu lieu sur son territoire. Et miss Balistique affirme que celui d’une vendeuse en produits de beauté a été perpétré avec la même arme, un glock, et selon le même mode opératoire : deux balles en pleine tête. Les inspecteurs sont d’autant plus sur la brèche que ces morts ne semblent pas avoir de liens directs. Chaque jour apporte sa nouvelle victime, mais les hommes du 87e n’ont toujours pas la moindre once d’un indice. Alors, après des tâtonnements, ils recherchent dans le passé des victimes ce qui pourrait être un tronc commun. Cinq morts, de sexe masculin ou féminin, tous âgés au minimum d’une cinquantaine d’années, de professions différentes et qui ne se connaissaient pas. Il faut agir vite. La presse fait ses choux gras de ce nouveau tueur en série. Or Steve Carella est catégorique : il ne s’agit pas d’un serial killer. Il sent derrière tout ça la vengeance implacable d’un être bafoué. Mais pourquoi maintenant ?

Pendant ce temps, nos héros vieillissants vivent leurs derniers tourments sentimentaux. Bert Kling, que l’on a connu agent de circulation et fervent amoureux d’une adolescente à qui il promettait des week-ends entiers au lit, a commis une grossière erreur : il a fait suivre la femme qu’il aime car il croyait qu’elle le trompait. Cette dernière s’en est aperçue et refuse de le voir et de lui parler. Il existe une barrière entre eux qu’ils croyaient pouvoir éliminer. Mais finalement, il n’en est rien. Une barrière de race, entre un Blanc et une Noire. Et si ça ne suffisait pas, voilà qu’une très belle femme le drague ouvertement dans un rade. Au même moment, Steve Carella, qui s’est marié avec Teddy, une ravissante muette, est confronté aux premières bêtises de ses jumeaux d’adolescents. Steve a un peu l’impression de ne jamais quitter le commissariat du 87e. La Marijuana a investi son foyer, et là, le père qu’il est ne rigole plus.

Jouez violons est l’occasion de retrouver une dernière fois l’ambiance et les détectives du 87e District. Le moins que l’on puisse dire est que Ed McBain nous a joué – certes à son corps défendant – un bien méchant tour. Inutile de vous le cacher, cet épisode n’était pas le dernier. Et « épisode » est le terme véritable. Des éléments affectifs nouveaux sont ajoutés qui ne trouveront malheureusement pas de réponse… sauf si – et c’est une éventualité que l’on ne peut mettre de côté – un auteur prend le relais. Alors bien sûr, ce ne sera plus jamais pareil. À sa manière, Ed McBain a recréé le roman-feuilleton avec la même intensité dramatique et émotionnelle que pouvait instiller Eugène Sue à ses Mystères de Paris. À ceci près que Ed McBain nous a tenus en haleine pendant cinquante-six épisodes avec les investigations policières mais aussi les péripéties sentimentales des inspecteurs du 87e District, le tout, étalé sur cinquante années d’écriture. Ce qui n’est pas une mince affaire !

julien védrenne

   
 

Ed McBain, Jouez violons – Une enquête du 87e District (traduit de l’américain par Jacques Martinache), Presses de la Cité coll. « Sang d’encre », août 2006, 270 p. – 19,00 €.

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