Dominique Lemaître, Et l’âme d’une guitare…
Dominique Lemaître, compositeur qui a écrit aussi bien pour des solistes, des quatuors que pour des ensembles, aime entrer en dialogue avec d’autres pratiques artistiques que la musique, notamment la peinture et la poésie. Il aime aussi revenir aux origines, notamment à la culture hellénique.
Son dernier album, consacré à la guitare et dont Isabelle Chomet est l’interprète principale, accorde ainsi, à travers le cycle « Helléniques », une place essentielle à la musique et la poésie grecques. Composées entre 1982 et 2021, quatorze pièces, d’une durée allant d’un peu plus de 3 minutes pour la plus courte à un peu plus de 13 minutes pour la plus longue, sont réunies dans Et l’âme d’une guitare… où l’on distingue deux parties principales : les sept premières pièces d’une part, « Helléniques » d’autre part, les deux dernières pièces constituant une forme de conclusion.
La guitare demeure au centre mais voisine dans sept pièces avec la voix humaine et dans quatre pièces avec la harpe celtique. En quête d’une origine perdue, Dominique Lemaître, qui admire aussi bien Bach, Ohana que Dutilleux, nous fait voyager poétiquement, en explorant toutes les possibilités sonores offertes par la guitare, dans le temps et l’espace.
1 Dédicace 3 (1994/2016) pour guitare
La plus brève des pièces est aussi la première comme un petit prélude au voyage. Des sons se répètent entre calme et questionnement. Déjà se dessine l’alliance entre temps et espace qui sera au cœur de Et l’âme d’une guitare… comme elle est au cœur de la musique de Dominique Lemaître.
2 Soft watches (2015) pour quatuor de guitares
A caractère pédagogique comme la précédente, cette pièce est inspirée du tableau La persistance de la mémoire de Dali. Et si la mémoire nous délivrait, ne serait-ce qu’un instant, de la loi du temps qui efface tout ? Entre sons graves et aigus, ombre et lumière, un chemin de douceur et de poésie se dessine. De la lenteur du sablier aux vibrations des cimes, un possible surgit.
3 Vocalización (2007) pour soprano et deux guitares
Les sons de la guitare et la voix humaine nous font parcourir l’espace, ses secrets. Une fenêtre s’ouvre sur l’essentiel comme une élévation. Avec vivacité, nous sommes invités à prêter l’oreille à l’indicible.
4 Dédicace 5 (1994/2018) pour 3 guitares
Cette nouvelle pièce brève à caractère pédagogique apporte comme une éclaircie. Attendre derrière l’impossible le possible. Des éclats scintillent.
5 Fragments (2021) pour guitare
Dominique Lemaître, qui aime interroger la mémoire, a inscrit en exergue de cette partition une citation de Nietzsche où celui-ci affirme son aspiration à « ramener à l’unité ce qui n’est que fragment ». La guitare, qui se fait percussion, explore les signes. Où trouver l’unité ? Feuillages et fontaine, heures et visages. Le balancier va et vient, inexorable. La clé de l’énigme est entrevue. Et Fragments de s’achever au seuil du silence.
6 Un bouquet de souvenance (2021) pour soprano et 4 guitares
Singulière, cette pièce consiste en un arrangement de Rossignol du bois sauvage, chanson traditionnelle de Franche-Comté. Les mots mêmes du titre tout empreint de poésie sont extraits d’un des couplets de la chanson. Avec une légère nostalgie, voix et guitares nous emmènent dans un autre temps. Sources et apaisement. L’amour est voyage. La mémoire devient chant.
7 D’un lointain souvenir (1982) pour guitare
Cette œuvre, qui conclut la première partie et constitue l’opus 1 de Dominique Lemaître, s’attache à donner à entendre les multiples ressources offertes par la guitare et qui vont des amples accords aux percussions sur la caisse en passant par les glissandi. Cet instrument, bien loin de se limiter à n’être qu’accompagnement, étend ses frontières sonores jusqu’aux lisières d’instruments comme la harpe ou l’oud. Une forme de douceur se dégage de ce moment musical où l’exploration des richesses de la guitare se fait concomitante de l’exploration sans fin du temps et de l’espace. Cordes et caisse nous font cheminer entre crépuscule et aurore, entre silence et éclats.
Cycle Helléniques
8 Seikilos (2017) pour soprano et guitare
Seikilos, qui ouvre le cycle « Helléniques », créations personnelles à partir de fragments d’archéologie musicale, représente l’un des sommets de l’album. Cette pièce est inspirée de l’épitaphe, accompagnée de notation musicale, que fit graver Seikilos au 1er siècle de notre ère sur une colonne de marbre destinée à orner sa propre tombe ou celle d’un proche et dont les vers méditent sur le temps qui passe comme sur la mémoire, thèmes se situant au cœur de Et l’âme d’une guitare… Citons ainsi les 3ème et avant-dernier vers dans la traduction de Théodore Reinach : « Signe immortel d’un souvenir éternel » ; « La vie ne dure guère ». Tandis que la première strophe est parlée, la seconde est chantée. La langue grecque, alliée à la guitare, nous relie à l’origine. Une poésie intense se dégage de Seikilos où signes et souvenirs se répondent.
Les 4 autres pièces du cycle font appel sur le plan vocal à une deuxième soprano et sur le plan instrumental à la harpe celtique.
9 Calliope (2017-18)
Cette pièce est composée à partir de l’hymne de Mésomède de Crète (2ème siècle de notre ère) consacré à la muse Calliope. Dans la première strophe, le poète demande à la muse d’inspirer son chant ; dans la seconde, il invoque aussi « le dieu sage qui initie aux mystères ». Une tendre nostalgie semble transparaître. La voix nous immerge dans une forme de sacré. Après une introduction musicale lente et douce, les mots du poème, accompagnés de la guitare et de la harpe, nous relient, non sans émotion, aux lumières du mystère.
10 Hélios (2019)
Comme la précédente, cette pièce est composée à partir d’un hymne de Mésomède de Crète mais cette fois-ci consacré à Hélios, dieu du Soleil, qualifié dans le premier vers de « Père de l’aube aux paupières de neige ». Les vers suivants évoquent « la voûte infinie du ciel », « le voile aux mille éclats de [s]a lueur / enveloppant toute la terre », les saisons, les astres… Danse et lyre, « mélodie flottante » et « esprit bienveillant », irriguent cette poésie de l’infini et de la lumière à laquelle répond une musique sous le signe de la clarté. Ponctué de clochettes, c’est le chant de l’homme et de l’univers.
11 Némésis (2019/20)
Toujours Mésomède de Crète comme inspirateur à travers son hymne à Némésis, fille de la Nuit, dans la traduction de Marie-Hélène Delavaux-Roux. Des vers qui en appellent à l’« équilibre de la vie », « la Justice » et dénoncent « la démesure funeste », « l’orgueil des mortels ». Après une introduction musicale alliant sons fluides et martelés, le chant se déploie, relié à la Grèce et son idéal de mesure, de sagesse. Vers quel destin s’éloigne le rythme des pas humains ?
12 – Loxias (2020)
Avec Seikilos, Loxias représente l’un des sommets du cycle « Helléniques » et de tout l’album. Le compositeur a choisi là de se tourner vers Pindare, le plus grand poète lyrique grec, l’auteur d’odes restées célèbres. Plus précisément, c’est, dans la traduction d’Hélène Fiorot préférée à celle d’Aimé Puech, la 1ère Pythique de ce poète du Vème siècle avant Jésus-Christ qui inspire Loxias. « Lyre d’or, d’Apollon et des Muses » comme un prélude à la fête. Avec lenteur et profondeur, la pièce Loxias nous conduit en lisière d’une lointaine plénitude. Echos du mystère et accueil de la lumière dans ce bref et intense voyage musical, sur d’antiques traces, alliant voix, harpe et guitare.
13- Séléné, hommage à Maurice Ohana (2014) pour 2 guitares
Après le cycle « Helléniques », Séléné ouvre la troisième et dernière partie de l’album, celle qui comporte le moins de pièces mais plus longues que les précédentes. Le titre Séléné nous fait encore séjourner dans l’univers mythologique grec. Fille d’Hypérion issu du Ciel et de la Terre, sœur d’Eos (aurore) et d’Hélios, la déesse Lune parcourt les cieux, éclairant doucement la terre. Séléné rend hommage à Maurice Ohana, auteur majeur pour la guitare et humaniste, familier des mythes des civilisations méditerranéennes. La musique s’y allie au silence, l’espace au temps. Au presque rien répondent les étincelles du tout. Une lueur demeure dans la nuit.
14 La quadrature du cercle (2020) pour guitare augmentée1
La dernière pièce est aussi la plus longue et c’est la seule à faire appel à l’électroacoustique pour augmenter le son de la guitare. Reconnue définitivement comme insoluble, la question de la quadrature du cercle fait partie, avec la trisection de l’angle et la duplication du cube, des trois grands problèmes classiques de l’Antiquité. Cette pièce conclusive nous laisse face à l’énigme. Rythme vif, notes se répétant, frémissements. Comme des réverbères s’éclairant dans une ville inconnue. Cercle ou carré. L’horloge sonnera-t-elle sans fin ? Le temps et le lointain. Vibrations ou signes dans le sable. Comme passage de nuages. Point final à la quête de la clé du mystère, entre mémoire et infini, qui parcourt tout le voyage musical de Et l’âme d’une guitare… de Dominique Lemaître.
bernard grasset
Dominique Lemaître, Et l’âme d’une guitare…
Isabelle Chomet, Sylvie Burgos, Daniela Rafael, Julien Payan, guitares ; Nathalie Dumesnil, Bénédicte Prédali, sopranos ; Sophie-Renée Bernard, harpe celtique, Philippe Cléré, sound design
Durée : 79’14
CC777.834· 1 CD Continuo Classics
Note :
1. Pièce diffusée sur France Musique le 26 juin 2024 dans « Le Concert du soir » (Arnaud Merlin).