Dominique Dou, Sentinelle, poème précédé des Carnets

Dominique Dou, Sentinelle, poème précédé des Carnets

La mutante

La mutation devient pour Dominique Dou la « fiction » du poème : elle permet d’aller dans ce qui ne se pense pas encore afin de soulever le virtuel, de « laver le miroir » et d’oser le passage hors les frontières de ce que trop de pseudo poètes laissent entendre. Ce qui ne revient à renier ceux qui ont fait bouger le langage : Ingeborg Bachmann, Celan par exemple, « sous la fanatique couverture de Proust venu trop tôt » écrit l’auteure.
Elle dévore le monde de l’entre-deux rives que représente le présent pour ouvrir à ce que l’on ne dit pas. Pour preuve, et depuis l’âge de 15 ans, ses Carnets contiennent une suite de « cryptogrammes » où le rêve d’écrire est tout sauf la forgerie d’une écriture de rêve. Refusant d’être étouffée, étranglée dans le chaos des affects, l’auteure se fraye un chemin au sein même le l’Histoire d’hier et de demain.

La lecture d’ A La Recherche du temps perdu n’y est pas pour rien. La poétesse y découvre une écriture non seulement contemporaine mais une projection. Dans Sentinelle, elle met en scène la perte, le morcellement. Cherchant de nouveaux moyens, elle explore la poésie brutalement comme pour éloigner la langue toute faite et approcher la mémoire du corps. L’entreprise est périlleuse et peut entraîner une certaine incompréhension de ceux qui se contentent de l’écriture de soi – même si celle-là ne parvient jamais à dénouer l’écheveau de l’Histoire.
Les Carnets présentés ici deviennent l’esquisse de ce qui devient flux et rythme d’une « dévotion » à la révolte dans l’écriture de Sentinelle. Comme son nom l’indique, celle-ci devient la veilleuse active qui refuse les lignes de fuite. Son effort pour trouver du sens dénude la pulsion du non-sens. De manière incessante au sein des fragments, la poétesse refuse de se contenter de l’évènementiel sourdement organisé pour capter l’attention des peuples. Face à ce « mur », la voix de l’auteure éclate, devient musique, rythme. La poésie en saisit les scansions dans sa fulgurance.

Celle qui a travaillé (aussi) la puissance des images poursuit une avancée erratique. Refusant le mutisme social et historique, le poème devient provocation – mais en rien de surface. La langue « seule » agit et se déplace en un combat invisible. Il s’impose en un cri proféré crescendo. Il scande la lente érection du corps pour une montée orgasmique de la vie face au crime du monde. L’auteure tente d’en venir à bout et son poème devient le lieu de l’expérience de l’Histoire mais aussi la mémoire comme l’anticipation de ce lieu.

lire notre entretien avec l’auteure

jean-paul gavard-perret

Dominique Dou, Sentinelle, poème précédé des Carnets, Préface de Bernard Stiegler, L’or des fous éditeur, Paris, 2016,  104 p. – 18,00 €.

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