Dmitry Glukhovsky, Journal sous dictature

Dmitry Glukhovsky, Journal sous dictature

Après Patriote d’Alexeï Navalny, les éditions Robert Laffont ont publié en janvier Journal sous dictature de Dmitry Glukhovsky, sous-titré « Comment j’ai vu la Russie basculer », autre touche à la peinture du système politico-mafieux qui régit la Russie actuelle.

Le lecteur français, amateur de science-fiction post-apocalyptique, connaît assurément Dmitry Glukhovsky pour les romans couronnés de succès que sont Métro 2033, Métro 2034 et Métro 2035. Dans Journal sous dictature, c’est au Dmitry Glukhovsky journaliste que nous avons affaire (il a notamment travaillé pour Euronews) : l’ouvrage consiste en un recueil d’articles qu’il a rédigés entre 2012 et 2023 concernant telle ou telle question d’actualité pour aboutir à la peinture des étapes d’une « chute dans un trou noir ».
Les manifestations de 2012, l’annexion de la Crimée en 2014, la collusion malsaine entre l’Église et le pouvoir, la guerre en Ukraine… deviennent comme autant de jalons d’une course précipitant la Russie entre les griffes d’un « démon qui la pousse à piquer des crises, proférer des malédictions inintelligibles et des accusations absurdes, se jeter, écume aux lèvres, sur ses voisins pour tenter de leur arracher la gorge ».

Mais, et c’est ce qui rend cet ouvrage encore plus précieux, Dmitry Glukhovsky ne s’est pas contenté de compiler : non seulement il offre une contextualisation bienvenue des différents faits évoqués dans ses articles, mais il évalue ses analyses de naguère au regard des développements ultérieurs de l’actualité. Le dispositif est remarquable de bien des points de vue. D’une part, ce retour vers les interrogations du passé muni de certains éclairages fournis par l’avenir offre au lecteur une expérience à laquelle il se soumet rarement. D’autre part, incidemment, le dispositif choisi par Dmitry Glukhovsky matérialise la part de subjectivité et donc d’humanité propre à toute analyse journalistique, puisque l’auteur, avec une honnêteté où l’on ne peut s’empêcher de voir un très grand courage, souligne ainsi ses éventuelles erreurs de jugement, approfondit ses conclusions, indique au lecteur ce qu’il n’avait pu/su voir au moment de la rédaction de tel ou tel article.

La succession et l’accumulation des articles, leur style remarquable où les images s’avèrent d’une efficacité frappante (on sent le romancier en Dmitry Glukhovsky) reconstituent le déroulé de la mainmise d’une clique hideuse sur la Russie et de ses manigances pour se maintenir au pouvoir. Mensonges, opérations de communication à tout-va, déclaration d’amour à la famille et à la religion (émanant d’individus qui n’ont rien de bons pères de famille enclins à la spiritualité et au respect du dogme), culte de la force tout droit hérité des codes du monde criminel… N’en jetez plus !

Maintenant qu’on assiste en plus à la variante US de ce triste spectacle et que nombreux sont les hommes et femmes politiques énamourés à se prosterner en Europe devant les tristes sires que sont Trump et Poutine, Journal sous dictature est à ce titre aussi une saine, très, très saine lecture.

Dmitry Glukhovsky, Journal sous dictature, traduit du russe par Raphaëlle Pache, Robert Laffont, janvier 2025, 464 p. – 22,90 €.

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