Didier Ayres, Toxico – 9 & 10
lelitteraire.com propose de manière inédite à ses lecteurs ayant apprécié les billets « en marge » de Didier Ayres de découvrir sous forme de feuilleton son oeuvre théâtrale, Toxico.
IX
Devant le rideau de scène fermé. Le personnage est censé être un rescapé de la drogue, mais à un autre âge, un témoin qui a cinquante ans maintenant. Il raconte a posteriori ce qu’il pensait à l’époque de son intoxication.
Sales années. Sales années. J’ai perdu beaucoup. Je me suis abîmé. J’ai été mauvais. J’ai perpétué de mauvaises actions. Voire très mauvaises. Jusqu’à l’hôpital. Jusqu’à la naissance de Jawad. Là, au milieu de ma cure, j’ai reçu la visite de Camille. Un baiser de Camille au beau milieu du service fermé de l’hôpital. Cela est resté vraiment dans ma mémoire. Mais en même temps, cela m’a fait passer au rang des miraculés. C’était la dernière des vertus que j’ai vue au fond de cette boîte de Pandore qu’avait ouverte la drogue. J’étais dans une sorte d’apnée, de nage en apnée au centre de ma personne. Je ne savais pas que j’allais vivre trente ans de plus. Je respirais à peine dans cette plongée au sein des eaux saumâtres de la cure de désintoxication. Je respirais à peine. C’était l’enfermement. J’ignorais que je serais sauvé. C’est à la naissance de Jawad que j’ai su que je pouvais m’en tirer. Avec un autre mode de vie surtout. Même si aujourd’hui je dépense des sommes considérables dans les jeux de la FDJ. Je suis comme fou dès que je gratte les chiffres du loto. Je joue des sommes considérables. Je suis quand même sorti de l’héro. Un pan entier de ma vie a été détruite. Seulement, je ne retombe pas. Ni dans l’épilepsie. Ni dans la narcolepsie. Dès que j’entends les B’52 ou Joy Division, je ne sais pas ce qui se passe en moi, mais je revois le passé, je revis telles quelles les heures de l’addiction. Sans barrière. Et c’est à la fois un plaisir et une douleur. C’est comme ça que le souvenir marche chez moi : revenir à un âge impossible où j’aurais pu soigner ma personne et ne plus jamais connaître d’échecs ni de douleurs. Là, un point d’appui : sorti de l’héroïne. Par exemple, descendre dans un night-club, seul, en espérant trouver quelqu’un pour la nuit, puis de la nuit, pour la vie. Cela ne s’est jamais passé ainsi. C’était une forme de voie sans issue. Je peux facilement me reporter vers ces années de la dépendance. Et c’est ce qu’il y a de plus inhumain. On n’est plus tout à fait un humain quand on est toxico. On est un monstre. On devient monstrueux.
X
Le personnage salue le public, en se penchant pour remercier de l’attention des spectateurs ; puis le rideau s’ouvre sur une nouvelle chambre, ou plutôt cette fois-ci sur un grand appartement comprenant une pièce coupée en deux par un mur arrondi, et une autre pièce où dort l’enfant du couple.
Écoute, mon copain se plaint. Il ne t’aime pas. Qu’est-ce que je peux y faire ? On s’est connu il n’y a pas si longtemps. À l’époque je vivais avec Gilles. On s’est séparé à Houston, tu le sais. Gilles ne pouvait pas supporter la vie là-bas. Lui est retourné en Colombie. Pour se shooter à la coke ! Un fix toutes les 15 minutes. Ses bras scarifiés de bas en haut. Sur toute la veine cave. Toi, tu es resté à Kourou. Je ne sais ce qu’il t’est advenu plus tard. Je te retrouve ici, à la gare de l’Est, sans logement. Je te propose de venir chez moi. Mais il y a ce type que je viens de rencontrer, Tom. Il ne t’aime pas. Il a peur pour son fils. Que tu l’influences. Moi, je sais que non, mais lui il en est persuadé. Moi, je te disais que tu avais un cœur d’artichaut comme ça, sans y penser. Sans vraiment y penser. Tu as pris cela au sérieux. Je te revois sur la piste de danse de l’Hôtel des Roches. C’est vrai que tu étais étrange. Tu étais dans un monde parallèle. Dansant sur Pride (in the Name of Love).
Oui, Véronique, je le sais.
Gilles et moi, on ne se trompait pas ?
Non.
Que veux-tu maintenant ?
Quelque chose que je ne connais pas. Quelque chose dont je pourrais me souvenir toute une vie. Oui, en dansant sur U2. Quelque chose de ce genre. Ne t’inquiète pas, j’irai ailleurs. J’irai en province. J’irai m’enfermer pour toujours en province, là où on est le mieux cadenassé.
Tu veux une ligne ?
Non. C’est terminé. J’en ai marre.
…
Je suis amoureuse, tu comprends ?
Oui. Mais ton Tom vient de te casser le pouce. Tu crois que c’est valable comme histoire ? Au bout de trois semaines, il te casse le pouce !
Ce que tu es crédule.
J’aimais assez Gilles. Je le trouvais intelligent. Plus que cette brute. L’enfant n’est même pas de toi.
Je te rends ton argent.
Merci.
Il ne faut pas rester ici. Il faut que tu partes. Tom arrive à 6 heures.
Qui a peur ? Tu as peur ? Il faudrait avoir peur ?
Moi, je trouve que c’est une marque d’amour.
Cette brute qui te tord la main et te casse le pouce ?
Prends ton argent. Pars. Adieu.
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