Didier Ayres, Toxico – 15 & 16

Didier Ayres, Toxico – 15 & 16

lelitteraire.com propose de manière inédite à ses lecteurs ayant apprécié les billets « en marge » de Didier Ayres de découvrir sous forme de feuilleton son oeuvre théâtrale, Toxico.

XV

Devant le rideau de scène. Le personnage monologue.

Le temps est fini. Il a un terme. Il finit quelque part puisqu’il a commencé. Et déjà, deux de mes sœurs sont mortes. Toutes les deux par idéal. La première avec un surdosage de barbituriques et l’autre qui n’a pas voulu soigner un cancer des os. Une attirance pour le morbide. Le danger des drogues psychiques. Pour moi, c’était la fin de l’enfer. L’enfer vital comme je l’appelle. Juste au début de ma vie d’adulte. Un adolescent attardé dans la souffrance de la puberté, mais très longtemps après, dix ans durant. Puis, ce fut la rémission. Difficile de se mettre à nu. De s’observer avec impartialité. Ce que j’étais. Ce que je suis devenu. Bien sûr, les substances ont toute leur importance. Elles ont fait mon lit de douleur. De plus je ne sais que vaguement ce qui m’a transformé. L’Égypte c’est loin. C’est loin Kourou. Les deux plus grands fleuves de l’univers : l’Amazone et le Nil. Le temps doit finir. Il n’existe pas. Il n’a aucune matérialité, sinon une opération de mathématique très abstraite. J’ai juste des visions. Ou plutôt des voix en moi qui me contraignent à l’unité. Je dois faire face à ces dialogues et ces dialogues me constituent. Je dois rester en moi comme en une unité. D’ailleurs, je suis une unité. Je ne suis pas divisé. C’est pour cela que les narcotiques sont un danger. Ils séparent. Ils creusent le clivage, la coupure. Puis les années passent et tout devient étranger, change de forme. Rien de stable dans les souvenirs sinon une impression de réalité qui est peut-être fausse. Il faut toujours avoir recours à la réalité. Elle est positive. Elle clôt. Elle adoube les faits. Mais, comme dit le poète, je suis surtout occupé par des crépuscules sombres et divers. Il n’y aura que des portes, qu’il faut fermer, clore en soi toutes ces ouvertures faites au sein de ma psychologie. Fermer les portes. Surtout.

XVI

Une plage. Trois personnages sont assoupis sur le sable. C’est sans doute le matin, tôt. Lumière crépusculaire.

J’ai froid.

Ils savent ?

Eux ? nos familles d’accueil ?

Je crois.

Elles doivent être affolées.

C’est bien fait.

C’est illégal.

Nous devrions être dans ces familles qui nous accueillent.

La bouteille de Cointreau c’était pas prévu.

Le Cointreau, je crois que je n’en boirai plus de ma vie. Cette odeur. Ce goût de sucre et d’alcool. C’est vraiment dégueulasse.

Avec une pilule de Tranxène.

On a abusé, n’est-ce pas. Ils vont être furieux.

La famille qui m’accueille à Santander.

Après tout, je suis un adolescent.

Ça me rend nerveux.

Donne-moi une cigarette.

Une Ducados.

Regarde : la bouteille est belle.

J’ai pas rêvé. Les huit dernières heures se sont évaporées, oubli.

Oubli.

Étourdi.

Du bien.

Pas tellement.

Tu trouves ?

L’effet du Tranxène 50.

Oui ?

On va marcher sur le sable.

Non, il faut rentrer.

C’est nos familles d’accueil qui vont être inquiète. Ils ont dû appeler la Guardia Civil. Eux, ils ne sont pas marrants.

C’est une expérience.

Donne, donne.

Quoi ?

Quelque chose pour ce soir.

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